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Pendant longtemps, on a pratiqué la baignade, le canotage et même la plongée dans le lac des Joncs. Ces activités ont été défavorables au nénuphar nain, amateur d’eaux tranquilles. (Thierry Porchet/image21.ch)

Biodiversité (2/5)

Le nénuphar nain, fragile héritage des temps glaciaires

Aux Paccots, le lac des Joncs héberge une rare population de nénuphars nains. Le délicat végétal était fréquent à une époque où des conditions glaciales régnaient sur la région. Notre série consacrée aux espèces rares de Suisse vous emmène sur les traces de ce survivant

Encombré de chantiers, le parking Les Vérollys aux Paccots n’a rien de bucolique. Pourtant, après quelques pas seulement, à l’arrière d’une auberge, le charmant petit lac des Joncs se dévoile. Enchâssées dans un écrin de verdure, ses eaux paisibles abritent de nombreux animaux et plantes typiques des lacs de montagne – on est ici à plus de 1200 mètres d’altitude. Ouvrez l’œil tandis que vous parcourez le sentier de copeaux de bois aménagé autour du plan d’eau: c’est l'un des rares endroits de Suisse où l’on peut admirer le rarissime nénuphar nain. Plus à l’aise dans les régions nordiques, cette espèce est déboussolée par notre monde moderne. Des botanistes tentent de préserver ses derniers représentants.

«Le nénuphar nain est surtout répandu dans les zones boréales. Il est beaucoup plus rare dans nos régions: on ne le trouve que dans une vingtaine de lacs d’altitude dispersés à travers l’arc alpin, dont quatre en Suisse», explique Gregor Kozlowski, directeur du jardin botanique de l’Université de Fribourg, qui étudie cette espèce depuis plus de vingt ans. Le botaniste scrute la surface du lac des Joncs à la recherche des petites feuilles flottantes du nénuphar, qui mesurent entre 5 et 10 centimètres de long. En ce mois de juin, l’eau grouille de têtards. Mais en raison des mauvaises conditions météorologiques, le développement de la flore a pris du retard. Le nénuphar nain, en particulier, ne fleurit que lorsque la température de l’eau dépasse les 10 °C. Ses fleurs restent ensuite visibles durant tout l’été.

La rareté de cette espèce s’explique en grande partie par son histoire. Car le nénuphar nain est ce qu’on appelle une relique glaciaire. Il proliférait en Europe durant la dernière grande glaciation, une phase climatique naturelle qui a pris fin il y a environ 20 000 ans. La majeure partie du territoire qui constitue aujourd’hui la Suisse était alors recouverte de glace. Et autour des glaciers proliférait notre plante aquatique. Mais lorsque le climat s’est réchauffé, les conditions lui sont devenues moins favorables. Elle ne s’est maintenue que dans certaines zones montagneuses où les températures demeuraient relativement froides. «Depuis que sa présence a été documentée dans le canton de Fribourg au XIXe siècle, le nénuphar nain a toujours été considéré comme une espèce rare», souligne Gregor Kozlowski.

Un plongeur disparu

La régression du fragile végétal s’est encore accélérée au cours du siècle passé, avec l’apparition de nouvelles menaces. Au lac des Joncs en particulier, on a pendant longtemps pratiqué la baignade, la pêche, le canotage et même la plongée, malgré les risques liés à la profondeur de l’eau (plus de 20 mètres) et à l’enchevêtrement de végétation accumulée dans le fond – le corps d’un plongeur qui s’y est noyé en 2003 n’a jamais pu être récupéré. Quant aux bâtiments avoisinants, ils déversaient auparavant leurs eaux usées directement dans le lac. Les nénuphars, amateurs d’eaux tranquilles et peu polluées, ont souffert de cette dégradation de leur habitat. «La situation du nénuphar nain est représentative de celle de nombreuses plantes aquatiques, qui régressent en raison notamment de la pollution et de l’assèchement des marais. Plus de 70% des 120 espèces de plantes aquatiques de Suisse sont menacées de disparition», indique Gregor Kozlowski.

Les activités polluantes ont peu à peu été abandonnées au lac des Joncs et le site placé sous la surveillance du Service de la protection de la nature et du paysage du canton de Fribourg. Car non content d’abriter quelques précieux nénuphars nains, le plan d’eau accueille aussi de vastes populations d’amphibiens, notamment des crapauds communs et des tritons alpestres. Diverses libellules virevoltent également parmi les plantes qui poussent sur les berges. Gregor Kozlowski reconnaît ici des mousses appelées sphaignes, là des plantes herbacées nommées linaigrettes, qui brandissent leurs pompons blancs. La végétation du lac forme d’intrigants radeaux flottants. Mais gare à qui s’y risque: un faux pas, et c’est le plongeon!

Depuis les années 1980, des nénuphars nains sont cultivés au jardin botanique de l’Université de Fribourg. L’objectif est de les multiplier puis de les réintroduire dans leur milieu, afin de renforcer les populations naturelles. Malheureusement, le programme n’a connu qu’un faible succès au lac des Joncs. «Bien qu’il ait retrouvé un aspect plus naturel, il semblerait que le nénuphar n’y trouve plus les conditions qui lui conviennent. Peut-être est-ce une question de substrat, ou de qualité de l’eau. A moins que ce soit un effet des changements climatiques. En tant que relique des temps glaciaires, le nénuphar nain est menacé par le réchauffement», énumère Gregor Kozlowski.

Les scientifiques ont eu plus de succès avec leur programme de réintroduction dans un autre plan d’eau, situé à seulement quelques kilomètres de là, au-dessus de Châtel-Saint-Denis. Un lieu que Gregor Koslowski souhaite garder secret pour garantir la tranquillité de son protégé. Il s’agit d’un étang de faible profondeur, issu de l’exploitation de la tourbe il y a quelques centaines d’années. D’abord conservé comme habitat destiné aux amphibiens, il se montre aussi favorable à de nombreuses plantes. On y croise notamment la grassette commune, discrète herbette carnivore dont les feuilles collantes peuvent attraper des insectes. Et donc désormais quelques timides plants de nénuphars nains…

La protection, c’est primordial

«Malgré ce succès, l’espèce demeure très menacée. Il faut une bonne dose de fascination et d’idéalisme pour tenter de la conserver», reconnaît Gregor Kozlowski. Car depuis peu, une autre menace encore a émergé. Toujours du fait des changements climatiques, une espèce beaucoup plus commune, le nénuphar jaune, gagne les lacs d’altitude où survit le nénuphar nain. Dans les lacs où les deux espèces cohabitent – comme dans celui de Lussy, également dans le canton de Fribourg – le nénuphar nain est peu à peu supplanté par son adversaire. «C’est pourquoi il est primordial de protéger les quelques populations de nénuphars nains qui restent isolées, comme au lac des Joncs», estime Gregor Kozlowski.

Et le botaniste d’origine polonaise, intarissable au sujet de la flore fribourgeoise, de conclure: «Pour moi, ces plantes sont précieuses car elles font partie de notre patrimoine, au même titre par exemple qu’une église ancienne, qu’on ne voudrait pas voir disparaître.»


Carte d’identité

Nom français. Nénuphar nain.

Nom latin. Nuphar pumila.

Statut de protection. En danger, selon la liste rouge nationale des espèces menacées.

Aire de répartition. Eurosibérie.

Conseils d’observation. Chercher les fleurs à la surface de l’eau. La floraison a lieu en juillet et août.

Ne pas confondre avec… le nénuphar jaune, Nuphar lutea, similaire mais de plus grande taille.


Les derniers des Mohicans

De la même façon que le nénuphar nain témoigne du climat qui régnait en Europe il y a 20 000 ans, diverses espèces dites reliques étaient autrefois largement répandues sur Terre, mais ne subsistent plus aujourd’hui que sur de petits territoires suite à des changements climatiques passés. Parmi ces étonnantes espèces figurent un groupe d’arbres appelés Zelkova, qui fait l’objet d’un projet de recherche international coordonné par le jardin botanique de l’Université de Fribourg et le Musée d’histoire naturelle de la même ville, en collaboration avec une vingtaine de partenaires.

Le genre Zelkova appartient à la même famille que les ormes et comprend six espèces d’arbres à feuille caduques. «Ces arbres couvraient l’Eurasie il y a plusieurs millions d’années, à une époque où le climat de l’hémisphère nord était plus chaud qu’aujourd’hui», explique Gregor Kozlowski.

Des empreintes de feuilles fossiles

Des fossiles découverts en Suisse orientale et portant l’empreinte de feuilles de Zelkova témoignent de la présence passée de ces arbres dans nos contrées. Mais les périodes de sécheresse et de froid qui ont suivi les ont forcés à se retirer dans quelques régions qui leur restaient favorables.

Ils ne subsistent plus aujourd’hui qu’au Sud de l’Europe (Sicile, Crète), dans le Caucase (Géorgie, Azerbaïdjan) et en Asie (Chine et Japon). «Ces arbres ont traversé les âges et les continents, ce sont les derniers mohicans de nos anciennes forêts», s’enthousiasme Gregor Kozlowski.

Un programme de réintroduction

Certains Zelkova sont aujourd’hui rares et nécessitent d’être protégés. Zelkova abelicea, seul arbre endémique à la Crête, a ainsi récemment fait l’objet d’un programme de réintroduction mené dans le cadre du projet fribourgeois.

Enfin, depuis l’année passée, ce projet s’est élargi à l’étude et à la protection d’un autre genre d’arbres appelé Pterocarya, de la famille du noyer. Cette famille comprend une soixantaine d’espèces, toutes des reliques, dont les représentants vivent au Caucase, au Vietnam mais aussi au Costa Rica.


 

Le précédent épisode: Le minioptère de Schreibers, l’hôte attendu des Gorges de l’Areuse

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