environnement

Les néonicotinoïdes perturbent les bourdons jusque dans leur nid

Les bourdons exposés au pesticide controversé imidaclopride perdent leur capacité à s’occuper correctement des larves de leur colonie, d’après une nouvelle étude qui vient renforcer les soupçons pesant déjà sur cette classe de substances

C’est un nouvel élément à verser au dossier d’instruction déjà bien épais des néonicotinoïdes, ces pesticides neurotoxiques très largement utilisés dans le monde et soupçonnés d’être impliqués dans la régression des populations d’abeilles et d’autres insectes pollinisateurs.

Une étude publiée le 8 novembre dans la revue Science montre que l’exposition à l’un de ces produits bientôt interdits perturbe le comportement des ouvrières de bourdons, limitant leur capacité à s’occuper des larves dans leur nid. Un phénomène jusqu’alors méconnu, qui pourrait en partie expliquer le plus faible taux de survie observé dans les colonies exposées à ces pesticides.

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De nombreuses études se sont déjà penchées sur les effets des néonicotinoïdes sur les bourdons et les abeilles. La plupart portaient sur le comportement de ces insectes à l’extérieur de leur colonie. «Il a été montré qu’une exposition aux néonicotinoïdes imidaclopride et thiaméthoxame dans des proportions réalistes par rapport à celles de l’environnement affectait de multiples aspects du comportement nourricier des ouvrières, dont leur choix de fleur, la durée de leurs vols et leur capacité à recueillir du pollen», détaille Nigel Raine, de l’Université de Guelph au Canada, dans un commentaire également publié par Science.

Nettoyage du nid

L’impact de ces substances sur les ouvrières de retour au nid était jusqu’alors moins étudié, bien que cet aspect ait aussi son importance. «Le comportement des ouvrières au sein du nid est crucial pour la survie des colonies», indique l’un des auteurs de l’étude, l’Américain James D. Crall, de l’Université Harvard. «Non seulement elles apportent de la nourriture aux larves, mais elles se chargent aussi de défendre et de nettoyer le nid, ainsi que de réguler sa température en utilisant leurs muscles de vol et en lui construisant une voûte isolante en cire.»

Les bourdons exposés au pesticide se sont globalement montrés moins actifs et moins prompts à s’occuper des larves au sein de leur colonie

Pour étudier ces comportements, les scientifiques ont développé un nid artificiel, leur permettant de filmer et d’analyser de manière automatisée des colonies de bourdons marqués individuellement. Certains de ces insectes – il s’agissait plus précisément de bourdons fébriles, une des espèces de pollinisateurs les plus répandues en Amérique du Nord – avaient accès à un nectar pur. Les autres devaient se nourrir d’un nectar comportant de l’imidaclopride dans une concentration analogue à celle qui peut être trouvée dans les fleurs des champs traités avec ce produit.

Plusieurs changements ont été observés chez ces bourdons. Ils se sont globalement montrés moins actifs et moins prompts à s’occuper des larves au sein de leur colonie, en particulier durant la nuit. Ils avaient également plus tendance à rester à la périphérie du nid. Par ailleurs, des observations menées sur des ruches placées en extérieur ont montré que les ouvrières en contact avec de l’imidaclopride régulaient moins bien la température de leur colonie. Pour les auteurs, ces défaillances s’ajoutent aux autres effets délétères des néonicotinoïdes pour expliquer la croissance ralentie des nichées exposées à ces produits.

Pollinisateurs sauvages

Responsable du Centre de recherche apicole d’Agroscope, Jean-Daniel Charrière reconnaît l’intérêt de l’étude mais se montre prudent quant à son interprétation: «Ces essais bien menés font la démonstration des effets de l’imidaclopride sur certains paramètres sociaux et comportementaux des bourdons. Cependant, il faudrait des travaux supplémentaires pour déterminer si ces altérations ont un impact sur la survie et la fécondité des colonies. En effet, le critère de reproduction d’une espèce est important pour évaluer la dangerosité des produits phytosanitaires.»

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Pour Nigel Raine, ces nouvelles données sont particulièrement inquiétantes pour les pollinisateurs sauvages, qui sont en grande majorité solitaires. «Les dynamiques à l’œuvre dans les grandes colonies d’abeilles et dans celles, plus petites, de bourdons peuvent atténuer ou amoindrir les effets négatifs d’une exposition chronique aux pesticides. Mais les femelles des espèces d’abeilles solitaires sont comme des mères célibataires débordées, si bien qu’un petit changement de comportement peut avoir un effet mesurable sur leur capacité à produire une descendance.»

L’imidaclopride ainsi que deux autres néonicotinoïdes, le thiaméthoxame et la clothianidine, ont été interdits dans l’Union européenne au printemps dernier pour tout usage en plein air. Fin 2018, cette décision deviendra également effective en Suisse, où seuls des usages sous serre demeureront tolérés. Mais d’autres pesticides de cette classe restent autorisés. Et certains produits envisagés pour remplacer ceux qui seront interdits pourraient s’avérer tout aussi dangereux pour les pollinisateurs. Il y a quelques mois, une étude a montré que l’un d’entre eux, le sulfoxaflor, altérait le succès reproductif du bourdon terrestre.

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