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Neuro-coloriage

Le 15 octobre, après des nouvelles anxiogènes sur les progrès d’Ebola et des djihadistes, Darius Rochebin glissait habilement son «19h30» dans «un registre plus léger» avec un sujet intitulé «Les coloriages pour adultes font un tabac». On allait pouvoir respirer un peu.

Oui, les adultes aussi peuvent se livrer au coloriage, apprenait-on. Et pourquoi pas? Suivant la méthode Zentangle, on en voyait qui quadrillaient des feuilles de motifs répétitifs, afin de remplir les espaces de différentes couleurs. On dira ce qu’on voudra des résultats obtenus, c’était tout de même moins épouvantable que les ravages d’Ebola ou les exactions de Daech. Mais surtout, la pratique, aux dires des participants, offrirait une certaine «zénitude». En outre, à 400 francs les 10 heures de cours de coloriage, l’investissement pour cette alternative à la méditation ne paraît pas trop déraisonnable. On ignore cependant si la boîte de feutres est fournie.

Bon, chacun s’occupe comme il peut, et même comme il veut, n’en déplaise aux moqueurs. Non, ce qui interpellait dans ce sujet, c’était sa conclusion. Sur fond de productions Zentangle vaguement hallucinogènes, on entendait en effet la journaliste offrir cette perle de sagesse: «Lorsque les deux hémisphères du cerveau sont mobilisés, alors le mental se tait, et la paix revient.»

Renseignement pris, il n’y a pourtant rien dans la «technique révolutionnaire» en question, ni même dans l’aptitude au coloriage en général, qui justifie une telle affirmation. Certes, il est tout à fait plausible que le fait de colorier des formes géométriques «mobilise» nos deux hémisphères cérébraux (au même titre, par exemple, que cultiver son potager, préparer du thé, se gratter le dos ou regarder la télévision). Mais cela peut-il suffire à faire «taire» notre «mental», en admettant qu’une telle idée ait un sens? Et quand bien même notre mental se tairait grâce à la mobilisation des deux hémisphères obtenue par la pratique du coloriage pour adultes, s’ensuivrait-il pour autant un retour de la «paix»?

On le voit, à peine née la théorie présente quelques difficultés conceptuelles. Mais pourquoi diable l’avancer, alors? Faut-il à tout prix que le coloriage ait des vertus thérapeutiques, qui soient de surcroît légitimées par une explication neuroscientifique? Ou a-t-on désormais décidé d’évoquer le cerveau à titre purement métaphorique? Hélas, le reportage nous laissait sans réponse.

Est-ce à dire qu’il n’y a aucun espoir pour que la paix revienne? Pourtant, si tous les virus et les terroristes du monde voulaient bien se mettre au coloriage…

* Neuroscientifique à l’Université de Fribourg