Portrait

Nicolas Senn, médecin au chevet de notre système de santé

Le directeur du Département universitaire de médecine de famille à Unisanté défend une vision des soins basée autant sur les besoins individuels des patients que sur ceux de la population dans une approche plus large. Il coordonne actuellement un projet pilote dans ce sens

Taper «Nicolas Senn» dans un moteur de recherche, c’est un peu comme faire un grand écart sur une planche savonneuse: d’un côté vous y trouverez – parfait homonyme – un virtuose du tympanon, sorte de cithare de table, arborant gilet rouge et boucle d’oreille en or; et de l’autre, portant blouse blanche et boucle d’oreille en argent, le directeur du Département universitaire de médecine de famille à Unisanté, Lausanne.

Alors certes, il y a un petit air de ressemblance entre ces deux-là et Nicolas Senn – le Romand – est aussi un musicien dans l’âme, admirateur de Bill Evans et pianiste de jazz à ses heures perdues, mais tout porte à croire que la comparaison s’arrête là.

Ses premières gammes, Nicolas Senn les a faites sur les bancs de la Faculté de médecine de Lausanne. Elève peu brillant durant ses études scientifiques au gymnase d’Yverdon, il défie volontairement l’adage voulant que seuls les plus doués puissent espérer prêter un jour le serment d’Hippocrate. «C’était un choix de dernière minute, même mes parents ne s’y attendaient pas. Si j’ai un temps hésité avec la chirurgie, j’avais déjà clairement envie de pratiquer la médecine générale. Faire tout le temps la même chose m’ennuie, j’avais peur d’être frustré en me sur-spécialisant.»

Approche holistique

Et puis, dès le départ, il y a aussi ce désintérêt pour l’hôpital, peu commun chez les jeunes médecins: «Pour moi, ce lieu représentait davantage une usine fabriquant des prestations et des activités de soin que de la santé. Encore aujourd’hui, je préfère suivre les gens dans un environnement plus naturel et sur le long terme. Accompagner des personnes sur dix ou quinze ans est extrêmement enrichissant, on voit la santé autrement.»

Voir la santé autrement, c’est également considérer cette dernière de manière holistique, en se basant sur des indicateurs biomédicaux mais aussi en intégrant les déterminants environnementaux, sociaux ou psychologiques, comme une part intrinsèque de l’histoire des patients.

«Il est important de resocialiser la médecine et de repenser notre système de santé depuis d’autres perspectives. On a parfois l’impression que ce dernier fonctionne de manière autosuffisante, coupé de la réalité dans laquelle il s’inscrit. Beaucoup ne s’intéressent qu’à sauver leurs intérêts et ce carcan structurel nous empêche d’amorcer des changements en profondeur, pourtant indispensables si l’on souhaite répondre, par exemple, aux défis engendrés par le vieillissement de la population et l’augmentation des maladies chroniques.»

Pour le bien de la communauté

Cet intérêt pour la santé publique, devenue son domaine principal de recherche à côté de ses activités cliniques et d’enseignement, Nicolas Senn affirme l’avoir développé au cours d’un séjour de quatre ans en Papouasie-Nouvelle-Guinée, avec sa femme Michèle – également médecin généraliste – et leurs trois enfants, où il avait la responsabilité d’un projet de recherche sur les traitements préventifs de la malaria chez les tout-petits.

«Là-bas, il était impossible de fragmenter vies privée et professionnelle. Cette expérience m’a permis de saisir l’importance d’adopter une approche communautaire, explique ce presque quinquagénaire. Ce rôle de soigner la population, de répondre à ses besoins autant qu'à celle des individus, doit, selon moi, absolument être développé, notamment par la revalorisation de la médecine générale, mais aussi par la mise en place d’activités de prévention.»

Cette vision communautaire est justement au cœur d’un projet pilote lancé cette année dans le canton de Vaud. Dénommé Mocca, et chapeauté par Nicolas Senn, il a pour but d’améliorer la coordination des soins pour les patients atteints de maladies chroniques, mais aussi d’assurer un meilleur suivi de la santé globale de la population. Neuf cabinets, comptant près de 20 000 patients, se sont lancés dans cette aventure qui durera deux ans.

Changement de paradigme

«Le système actuel de santé fonctionne sur une vision essentiellement curative mais aussi très individuelle. Les soins y sont fragmentés en silos de spécialistes, déplore Nicolas Senn. Nous voulions, à travers ce projet, parvenir à créer de petites structures de soins primaires ayant la responsabilité des patients mais aussi de l’ensemble des communautés dont elles ont la charge.»

Concrètement, une infirmière ou un infirmier sera joint à la composition classique des cabinets en fonction des besoins rencontrés, afin de créer du lien avec les patients, de prendre le temps de parler de leur maladie ou de compléter l’offre en matière d’urgence.

«Notre société a trop valorisé la fabrication des médecins et sous-valorisé la complémentarité entre les différents acteurs de la santé. Par ailleurs, certaines activités, notamment de suivi des patients, ne sont pas rémunérées adéquatement. Il faut que cela évolue.»

S’il est peu probable que Nicolas Senn se mette un jour au tympanon, on se dit que finalement il pourrait bien devenir le chef d’orchestre d’une petite révolution.


Profil

1970 Naissance à Genève.

1998 Diplôme de médecine à Lausanne, puis spécialisation en médecine générale.

1999 Traverse le Kirghizstan et le Kazakhstan à vélo avec son épouse.

2005 Séjour en Papouasie-Nouvelle-Guinée, jusqu'en 2009. Suivi d’un doctorat en épidémiologie à l’Institut tropical et de santé publique de Bâle.

2016 Nommé directeur du Département universitaire de médecine de famille (Unisanté, Lausanne).


Le Forum Santé

La santé est un des principaux sujets de préoccupation des Suisses. A l’heure de l’annonce des primes maladie, Le Temps et L'Illustré organisent un grand forum pour en débattre. Le 26 septembre, de 16h à 19h30, à l’Amphimax, Université de Lausanne. Inscription et programme ici.

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