Fascinations du langage (8)

Noam Chomsky: «A 2 ans, l’enfant connaît pratiquement tout du langage»

Le grand intellectuel américain ne pourfend pas seulement l’impérialisme occidental depuis un demi-siècle. Il a révolutionné la linguistique en montrant qu’il existe chez l’homme une aptitude innée au langage. Il explique les liens de ce dernier avec la pensée, revient aussi sur sa double vie de scientifique vénéré et de militant contesté

Noam Chomsky dit volontiers que la linguistique est arrivée dans sa vie «un peu par hasard», même s’il est fils d’un spécialiste de grammaire hébraïque. Dès les années 1950, il a fondé la linguistique comme science, en cherchant les règles sous-jacentes au système langagier. La «révolution chomskienne» a ainsi posé qu’il existe dans l’espèce humaine des capacités à la fois physiques et mentales au langage qui sont ­innées. Le théoricien de la grammaire générative et transformationnelle a changé un paradigme. A 85 ans, il est toujours très ­influent, très actif, au cœur du ­débat. «Tous les dix ans, il amène du nouveau», témoigne Jacques Moeschler, linguiste à qui l’on doit l’organisation du Congrès international des linguistes, qui s’est tenu à Genève en juillet. «Sa recherche est très bien documentée. Il est connecté et influent. C’est exceptionnel.»

Cette existence de haut esprit en perpétuelle étude, dans un domaine académique pointu, ne laisserait en rien deviner «l’autre» Noam Chomsky, si ce pan-là n’était très connu. Activiste politique de gauche, tendance anarchiste, figure par excellence de l’intellectuel engagé, aux Etats-Unis et bien au-delà, Chomsky pourrait être un patriarche, une statue indéboulonnable. Il est surtout l’incarnation d’une résistance en action. Un irréductible, comme il y en a trop peu.

Cet été, Le Temps a consacré une série d’articles au langage. Cette interview en constitue le dernier volet. La sobriété de l’intellectuel est à la mesure de sa densité. Chomsky se prête volontiers à l’explication, qu’il clôt régulièrement sur le constat des limites du savoir. Nul défaitisme dans cette attitude, plutôt une manière de s’inscrire objectivement dans une histoire évolutive de la connaissance.

Samedi Culturel: Noam Chomsky, vous scrutez le langage depuis…soixante ans. Cela n’a plus de secret pour vous?

Noam Chomsky: La plupart des questions relatives au langage demeurent de complets mystères. Certaines sont des questions classiques, anciennes. Prenez Descartes, à qui l’on doit nombre de thématiques traitées aujourd’hui par la psychologie, la linguistique ou les neurosciences. Il était frappé par une caractéristique du langage qui n’avait jamais été repérée avant lui: sa nature créative. Dans l’usage le plus quotidien de la langue, les gens ne cessent de créer de nouvelles expressions, de nouvelles associations. Inédites pour eux, pour qui les entend, et peut-être inédites dans l’histoire de cette langue. Cette créativité, qui est pour Descartes le trait distinctif de l’esprit humain, demeure mystérieuse aujourd’hui comme elle l’était pour lui. Bien sûr, nous savons beaucoup sur l’expression, la construction du langage, etc. Mais le lien entre l’esprit et l’activation du langage? Mystère. Non seulement le mystère demeure, mais plus on étudie, plus on découvre l’ampleur de ce qu’on ignore.

Et l’approche neuroscientifique? N’apporte-elle pas desperspectives nouvelles dans la compréhension du langage? Concernant la base neuronale de la production du langage, nous ne savons pas grand-chose non plus. Bien sûr, nous pouvons découvrir quelles parties de notre cerveau sont activées lorsqu’on parle, lesquelles ne le sont pas. Mais, en l’absence d’expérimentation invasive, on ne peut pas aller bien loin. On ne peut pas coller précisément des électrodes dans nos têtes pour voir en détail ce qui s’y passe. Et même s’il était possible de fouiller dans le cerveau en quête du langage, le problème est: que chercher exactement? Donc oui, les neurosciences font des avancées importantes, il y a des perspectives, mais à ce jour nous ignorons à peu près tout du cerveau du moindre insecte…

Derrière un pourquoi, toujoursun autre pourquoi… A la fin de sa vie, Galilée se lamentait de n’avoir réellement compris aucun phénomène naturel. Il désespérait que, même dans un avenir lointain, on puisse les comprendre… La connaissance a beaucoup avancé, mais nous sommes loin d’étudier des questions de fond. Ce n’est pas propre aux neurosciences. Longtemps, on a vu la physique comme la science qui allait tout expliquer. La physique obtient des résultats quand elle se limite à des situations simples. Dès qu’une molécule semble trop complexe, le physicien la soumet au chimiste. Si c’est trop compliqué pour le chimiste, il la soumet au biologiste. Le biologiste sèche, il s’en remet aux historiens… Et on s’éloigne. On peut alors continuer à dire qu’il y a une explication physique à tout, mais ça ne nous fait pas avancer beaucoup.

En 1945, vous entrez à l’Université de Pennsylvanie. Qu’est-ce qui vous amène à la linguistique?

Dans nos choix de vie, il y a souvent beaucoup de hasard. Quand

j’ai commencé l’université, à 16 ans, j’étais très excité par l’éventail des cours proposés. Je suis allé à l’un puis à l’autre… L’enseignement était si ennuyeux que j’ai perdu tout intérêt. Sauf pour l’arabe. Je songeais à tout lâcher quand je suis tombé à travers mes activités politiques sur Zellig Harris. Il s’est trouvé qu’il était linguiste, le plus grand linguiste aux Etats-Unis. Il m’a suggéré de suivre ses cours. Ça m’a plu. Quant à vous dire si je ferai le même choix aujourd’hui… La linguistique est assurément passionnante: rendez-vous compte que la plupart des sujets qu’elle couvre aujourd’hui n’auraient même pas pu être formulés il y a cinquante ans. C’est donc un domaine très vivant, avec son lot de problèmes et de désaccords.

De la pensée et du langage,lequel produit l’autre?

Interrogez différents linguistes, ils ne seront pas d’accord. Pour moi, la manière dont le langage est construit et fonctionne dans l’esprit en fait un instrument de la pensée. Mais c’est une vision minoritaire. Le langage est-il identique à la pensée? C’est une autre question. Dans la tradition classique, il y a des gens comme Wilhelm von Humboldt, figure des Lumières, pour qui langage et pensée sont une même chose. Moi, je ne vois pas comment trancher la question puisque nous ne pouvons pas caractériser la pensée. Tout ce qu’on peut en dire vient de ce qu’on peut exprimer. Pourtant, il est clair qu’il y a dans nos cerveaux plein de pensée en mouvement qui ne peut être formulée par le langage.

Grâce à vous, la science s’est penchée sur les premiers mots des enfants. Un son, quelques mots, puis une phrase complexe qui commence par une subordonnée. C’est extraordinaire, non?

C’est encore bien plus extraordinaire que tout ce qu’on peut observer! Il y a une phase où l’enfant comprend beaucoup plus qu’il ne peut formuler. Là encore, on est limité dans l’investigation, mais il semble qu’à 2 ans l’enfant connaît pratiquement tout du langage.

L’âge où le langage s’inscrit en nous n’est-il pas particulièrement court, limité?

Ce n’est pas court, c’est très long au contraire. La plupart de nos capacités innées ont quelques jours ou semaines pour être activées. Prenez le système visuel. Les expérimentations sur des animaux (chats, singes) montrent que, sans stimulation de ce système peu après la naissance, ces animaux ne verront jamais. Il y a une «période critique» où la stimulation doit avoir lieu sans quoi le système dégénère. Et cela est vrai pour d’autres aptitudes, comme l’ont mis en évidence Konrad Lorenz et les éthologues comparatistes.

Pour le langage, la période critique dure environ deux, trois ans. Si durant ce temps, l’expérience linguistique n’a pas été internalisée, il est probable que l’individu ne parle jamais. Prenez le cas d’Helen Keller (ndlr: écrivain et féministe américaine, 1880-1968, qui sera la première handicapée à obtenir un diplôme universitaire). A 19 mois, elle perd l’ouïe et la vue. Longtemps on a pensé qu’elle avait appris à parler après coup. Mais le plus probable est qu’elle a réussi à retrouver le langage qu’elle connaissait déjà. Le même accident quelques mois plus tôt (avant 15 mois environ) et elle n’aurait jamais pu parler.

Si l’aptitude au langage est innée, inscrite génétiquement, pourquoi la perd-on en vieillissant? Pourquoi même la perdons-nous en grandissant?

Nous perdons cette aptitude comme nous perdons toutesnos capacités…

Nous sommes configurés pour acquérir naturellement, aisément, une première langue. Qu’en est-il des autres? Combien de langues pouvons-nous théoriquement intégrer durant cette période?

Personne ne connaît la limite. Il y a en Afrique de l’Ouest des communautés dont les enfants parlent une demi-douzaine de langues. Il y a la langue qu’on parle avec sa mère, celle qu’on parle avec sa tante, celle qu’on utilise avec les autres enfants de la rue, etc. La première ou peut-être les deux, trois premières langues, dans des circonstances normales, sont captées par réflexe. Ça commence avant la naissance. Quatre, cinq, six langues en parallèle semblent tout à fait possibles.

Ces langues auraient-elles toutesla même empreinte en nous ou y ena-t-il une qui est notre «premiermoule linguistique»?

C’est discuté, mais des traits subtils montrent que l’une est plus fondamentale que les autres.

Vous distinguez votre vie de linguiste et votre vie de militant politique. Le linguiste ne participe-t-il pas à l’analyse des discours politiques? N’est-ce pas lui, aussi, qui décortique la «fabrication du consentement»?

Il y a des liens, certainement. Mais l’important à dire est qu’on peut être un spécialiste de topologie algébrique et engagé dans l’activisme politique. Avant d’avoir des professions particulières, nous sommes des êtres humains et en tant que tels nous devons tous prendre garde à ce qui se passe autour de nous.

Vous êtes depuis toujours très critique envers les figures politiques américaines, y compris votre président actuel. Que vous inspire le style oratoire de Barack Obama?

C’est là une propagande très efficace, voilà ce que je peux en dire. Cela est parfaitement compris par les gens qui fabriquent les processus électoraux. Soit, aux Etats-Unis, des gens de l’industrie publicitaire, des relations publiques. Ils déterminent ce que sont les sujets et les plateformes politiques, mesurent l’impact de telle ou telle façon de présenter les choses. C’est fondamentalement le même processus que pour vendre du dentifrice. Dentifrice, candidats, même business. En 2008, les publicitaires américains ont attribué leur Grand Prix annuel à la campagne d’Obama, qui a cette année-là surpassé le marketing d’Apple… Sa campagne a fondé, après le modèle reaganien, un nouveau type de discours pour tromper les gens. C’est ça, la rhétorique.

Vous ne nous laissez pasbeaucoup d’espoir…

Si, il y a de l’espoir. On pourrait vivre en démocratie. Mais cela implique de se battre.

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Noam Chomsky

Interviewé par John McDermott,«Financial Times», 15 mars 2013

«J’aurais dû faire bien plus. J’ai réagi dix ans trop tard à la guerre du ietnam»
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