Nous devons nous réconcilier avec la nuit. C’est avec cet adage en tête que deux scientifiques genevois, Eric Achkar et Pascal Moeschler, ont développé une nouvelle discipline: la noctilogie. Interdisciplinaire, cette approche vise à scruter la nuit et ses multiples effets comme un nouveau champ d’exploration scientifique. Car, pour les deux compères, l’étude de l’obscurité qui épouse une partie de la Terre en rotation reste encore négligée par les milieux scientifique et académique.

Faire le pont

«Même si l’être humain est un animal diurne, la nuit occupe une part importante de notre existence», rappelle Eric Achkar, président de la Société astronomique de Genève. Plus encore, «il est primordial de se tourner vers elle pour tenter de trouver des réponses au réchauffement climatique et à la perte de la biodiversité, ajoute Pascal Moeschler, ancien conservateur du Muséum d’histoire naturelle. La noctilogie est une science de l’urgence.»

Ce biologiste a passé la majorité de sa carrière à étudier les chauves-souris et c’est avec consternation qu’il a pu observer les dégâts causés sur différentes espèces par la lumière artificielle. «Elle génère dans nos villes une pollution lumineuse importante, qui augmente de 2% chaque année», souligne Eric Achkar. «Nous avons oublié que le noir est une ressource pour les écosystèmes, à tel point que nous devons créer des couloirs noirs pour permettre à des animaux de se déplacer sans être brutalisés par l’éclairage public, poursuit son collègue. Cette pollution est la deuxième cause de mortalité chez les insectes, après les pesticides, il ne faut plus la sous-estimer.»

Pour sensibiliser le grand public à cette problématique, le duo a entrepris un projet ambitieux en 2019: «La nuit est belle», soit l’extinction totale ou partielle des éclairages publics. Reconduite chaque année, en 2021, 178 communes du Grand Genève y ont participé. «Il s’agit de la plus grande opération du genre en Europe», pointent ses créateurs. L’intérêt suscité auprès du public et de professionnels venus de tous horizons a conforté nos deux scientifiques dans la nécessité de créer en décembre 2019 la «noctilogie» pour faire le pont entre les différentes disciplines et mettre en commun les informations ou données existantes sur ce terrain de recherche.

La peur des ténèbres

Parmi eux, des astronomes bien sûr, mais aussi des biologistes pour étudier la flore et la faune, des géographes pour modéliser les paysages nocturnes, des architectes pour se pencher sur l’urbanisation des villes, des ingénieurs pour réfléchir à une optimisation énergétique, des physiciens pour expérimenter, des médecins pour analyser le rythme du sommeil, des historiens pour fouiller l’évolution de l’éclairage public, des sociologues, des anthropologues et des psychologues pour creuser notre rapport à la nuit, des agriculteurs pour améliorer leurs productions et même des juristes pour que le ciel devienne une entité juridique. «La nuit est intrinsèquement liée à toutes les disciplines», résument-ils.

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Et c’est un sujet qui fascine. «Toutes les générations sont présentes lors de nos conférences, symposiums ou événements», précisent-ils. Mais la nuit souffre pour eux d’une image négative. «Elle inquiète, elle est associée aux ténèbres, est soi-disant l’heure du crime et des personnes ont peur du noir. Nous devons dépasser ces craintes culturelles et pour y parvenir il est nécessaire de mieux la comprendre.» Les Genevois se sont donc donné pour mission d’impliquer les citoyens dans cette nouvelle démarche et de vulgariser les résultats de leurs recherches dans leurs publications. Une méthode qui va dans le sens de leur credo: nous sommes plus intelligents en réfléchissant à plusieurs.