Neurosciences

Non, l’odorat humain n’est pas un sens appauvri

Loin des idées reçues, notre nez est aussi efficace que celui des rongeurs ou des chiens – mais pas pour les mêmes odeurs. Et nos perceptions olfactives sont parfois inconscientes

Vous pensiez que notre odorat était un sens émoussé? Que nos performances olfactives étaient devenues indigentes, comparées à celles de nos amis chiens, chats et autres mammifères? Autant d’idées reçues à revoir, montre un article publié dans la revue «Science» le 11 mai. «Notre sens olfactif est bien plus important qu’on ne le croit», résume l’auteur, John McGann, de l’université Rutgers (New Jersey, Etats-Unis), qui a compilé les données de la littérature sur le sujet.

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Ce mépris est en partie culturel: «une personne raisonnable et rationnelle ne doit pas être dominée par son odorat», pointe le chercheur américain. «Aujourd’hui encore, nous avons du mal à accepter notre animalité. C’est peut-être pourquoi nous déprécions notre olfaction», renchérit Ivan Rodriguez, de l’université de Genève.

Odorat, sens appauvri? 

Sur le plan scientifique, «l’idée que l’olfaction humaine est un sens appauvri est un mythe du XIXe siècle», affirme John McGann. Ce préjugé viendrait du célèbre neuro-anatomiste français, Paul Broca (1824-1880). Broca a comparé l’anatomie du bulbe olfactif de l’homme et de différentes espèces. Le bulbe olfactif est la première région du cerveau à traiter l’information olfactive: il reçoit les signaux en provenance directe des neurones de la fosse nasale, qui détectent les odeurs.

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En 1879, Broca a observé que chez l’homme, le bulbe olfactif était relativement petit. De plus, nos comportements semblaient bien moins dictés par les odeurs que ceux des autres mammifères. «Broca en a déduit que la taille réduite de nos bulbes olfactifs était associée à notre libre arbitre, assuré par nos lobes frontaux», raconte John McGann. Le philosophe Kant ne considérait-il pas le nez comme un organe «contraire à la liberté»?

390 récepteurs olfactifs pour l'homme

Broca, responsable mais pas coupable? «Au XIXe siècle, il ne disposait pas de la technologie d’aujourd’hui!», souligne Ivan Rodriguez. De fait, nous savons aujourd’hui que nos bulbes olfactifs contiennent autant de neurones que ceux des autres mammifères. Nous savons aussi que les mammifères détectent les odeurs grâce à «une boîte à outils»: un kit de «récepteurs olfactifs». Ce sont des protéines situées à la surface des neurones de l’épithélium du nez. Quand une molécule volatile est inspirée avec l’air, elle est détectée si elle concorde avec l’un de ces récepteurs. Elle active alors le neurone correspondant.

Les gènes des récepteurs olfactifs ont été clonés, identifiés puis séquencés dans différentes espèces. Résultats: les souris et les rats produisent 1 000 récepteurs olfactifs différents, contre 390 tout de même pour l’homme. Au final, combien d’odeurs différentes pouvons-nous distinguer? Apre débat. Beaucoup plus que le nombre de 10 000 longtemps avancé. Mais bien moins que les mille milliards que postulait un article publié dans «Science» en 2014, qui sera par la suite vivement contesté.

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Par ailleurs, «les chiens sont bien meilleurs que les humains pour distinguer des odeurs d’urine sur des bouches d’incendie. Mais nous les surpassons pour reconnaître les arômes d’un vin fin», résume John McGann. Plus surprenant: en 2007, Noam Sobel, en Californie, avait montré que des étudiants aux yeux bandés et aux mains gantées parvenaient très bien à suivre une trace de chocolat à travers les prés, uniquement en la flairant! En 2013, une autre étude a comparé les capacités de l’homme, du rat ou du singe-araignée à détecter six composés odorants de l’urine. Résultats: les humains étaient les plus sensibles à deux de ces composés.

«Non, notre sens olfactif n’est pas en voie de régression. Mais ce sens a évolué. Il ne nous est plus très utile pour notre survie face à un danger, ni pour la hiérarchie sociale ou la reproduction. En revanche, son rôle est important dans nos interactions sociales et culturelles», relève Pierre-Marie Lledo, de l’Institut Pasteur à Paris. Homo Sapiens, c’est l’homme qui sait, mais aussi l’homme qui goûte!

Perte de l'odorat et troubles de l'humeur

Une observation médicale en témoigne: les personnes qui ont perdu l’olfaction développent souvent des troubles de l’humeur. La perte de l’odorat est aussi un symptôme précurseur des maladies de Parkinson ou d’Alzheimer. «Cette perte pourrait être le début des problèmes de mémoire des personnes atteintes», souligne John McGann.

L’odorat intervient dans nos interactions avec autrui, nos préférences alimentaires, le choix de nos partenaires de vie, énumère John McGann. Ne dit-on pas «celui-là, je l’ai dans le nez?». Qui plus est, son impact est parfois inconscient. En 2014, l’équipe de Noam Sobel, à l’Institut Weizmann (Israël), en a livré une preuve frappante. L’étude a été réalisée chez 66 volontaires qui voulaient arrêter de fumer. Pendant qu’ils dormaient, les chercheurs ont diffusé près d’eux une odeur de tabac, suivie par une odeur très aversive. En une seule nuit, ce conditionnement olfactif, dont ces personnes n’ont gardé aucun souvenir, a permis de diminuer leur consommation tabagique de 30%. «Tout mon génie est dans mes narines», affirmait Nietzsche.

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