Plus de 210 sociétés liées au Net ont fait faillite l'année dernière. La moitié de ces jeunes pousses travaillaient dans le commerce électronique. Soixante pour cent de ces échecs ont eu lieu dans les trois derniers mois. Les investissements perdus dans ces aventures représentent au bas mot 1,5 milliard de dollars. Ces chiffres, récoltes par Webmergers.com, ont de quoi faire déprimer ceux qui travaillent dans la Nouvelle Economie. Il y en a pourtant que cela fait rire. Et ils sont toujours plus nombreux.

Les sites qui se consacrent, sourire en coin, à la mort des sociétés Internet se multiplient en effet depuis l'été dernier. A croire que l'échec est devenu un marché porteur… Fuckedcompany.com est en quelque sorte le père de tous ces rieurs. Créé en juin 2000 par Philipp Kaplan (pud pour les intimes), un webdesigner basé à New York, ce site organise ce que le magazine Salon appelle «le jeu ironique parfait pour l'ère numérique». Il s'agit de prédire quelles seront les prochaines faillites parmi les «dot com companies» comme il est convenu d'appeler les sociétés liées au Net. Après s'être inscrit, on choisit cinq entreprises dont on pense qu'elles auront des problèmes dans les semaines à venir (licenciements, plainte judiciaire, banqueroute). Des points sont ensuite attribués à ceux qui ont fait les prédictions les plus justes selon un système qui privilégie la prise de risques. Facile, par exemple, de prévoir la faillite de sites comme pets.com, estime pud, tant leur business plan était chancelant: l'accident rapportera peu de points. Chaque semaine, le joueur est invité à choisir cinq nouvelles entreprises…

Le site aurait enregistré plusieurs dizaines de milliers de joueurs. En fin de semaine dernière, c'était le dénommé Loosilu qui était en tête du top 100 avec 13 621 points. Un titre honorifique puisqu'aucun prix n'est à la clé du jeu.

Ce sont les faillites en chaîne du printemps dernier qui ont inspiré Fuckedcompany.com à Philipp Kaplan. L'idée, un peu provocatrice, qu'une page sur les échecs générera plus de trafic que les sites en difficulté eux-mêmes. «Je ne suis pas un pessimiste, mais un grand nombre d'idées ridicules reçoivent des sommes d'argent encore plus ridicules», expliquait Philipp Kaplan en juin 2000. Depuis, Fuckedcompany est devenu le passage matinal obligé pour tous ceux qui travaillent dans la Nouvelle Economie. Un succès qui doit commencer à être lucratif: le site affiche aujourd'hui une bannière publicitaire et Philipp Kaplan est devenu un conférencier très demandé.

Fuckedcompany a du coup été suivi par plusieurs sites qui l'accompagnent dans son décompte macabre. Dotcomfailures.com tient la chronique des événements malheureux touchant les entreprises

.com. C'est le colocataire de Philipp Kaplan qui l'a créé et ce dernier s'en sert comme base dans son jeu. Le magazine Salon, lui, a sa «conseillère en bonnes manières pour les nouveaux pauvres» issus des faillites liées au Net. Dottie Downturn, qui est convaincue «que les licenciements ne sont pas aussi mauvais que ce que les mal élevés prétendent», répond donc, petit doigt levé, aux questions des employés des start-down, ces start-up qui ont mal tourné. Une ironie que ne s'autorise pas John Nagle. Son site (www.downside.com) a commencé, selon ses propres mots, «comme un commentaire sur la folie des marchés mais il est devenu un recueil de données». Sobre, Downside est en effet basé non pas sur des rumeurs de faillites ou de rachats, «mais sur la réalité des investissements dans les sociétés», aime à préciser John Nagle. De fait, sa page «Deathwatch» se contente d'afficher le cours des sociétés cotées ainsi qu'une date. Celle de leur mort programmée, une fois le cash entièrement dépensé. Une litanie de l'ère cyber.

Comme les business plans qu'il brocarde, cet état d'esprit ironique a traversé l'Atlantique. Vakooler.com, lancé en septembre dernier, est le pendant français de Fuckedcompany. Le site se définit comme «un service d'informations référençant toutes les mauvaises nouvelles concernant les sociétés de la Nouvelle Economie.»

Là aussi un jeu renverse les données boursières: il s'agit de perdre de l'argent sur un portemonnaie virtuel d'actions réellement cotées sur les marchés. Mais à l'image de Fuckedcompany, qui a une page d'offres d'emploi, Vakooler ne se contente pas de ricaner puisqu'il publie également des articles de fond concernant l'investissement technologique.

Reste que le ton est bien celui de l'ironie. «C'est un humour caustique avec beaucoup de lucidité», rectifient les fondateurs, trois amis qui ne travaillent pas dans des start-up, précisent-ils. «Nous ne nous moquons jamais des gens qui se font licencier et nous n'apprécions pas plus que tout le monde les charrettes. Ce n'est pas un discours protestataire, pas plus que pessimiste. Nous nous moquons des délires, des espoirs infondés et de cette vague de folie spéculative qui marque la Nouvelle Economie.» Un esprit que résume bien le sous-titre du site: «Ki va kooler aujourd'hui?»