Un équipage français de l’association Ocean Scientific Logistic (OSL) devrait mettre le cap ces prochains jours sur les îles Hawaii, direction… le «septième continent», un gigantesque amas de déchets plastique flottant entre deux eaux sur une zone grande comme six fois la France. Si cette expédition désire avant tout alerter le grand public sur cette pollution océanique méconnue, elle poursuit un objectif novateur: grâce aux données recueillies sur place, les scientifiques espèrent mettre au point une méthode de repérage satellitaire des zones d’accumulation des débris plastique en mer.

«Une grande zone d’ordures océaniques», c’est ainsi qu’on la surnomme ou plutôt qu’on «les» surnomme. Car il en existe cinq, deux dans chacun des océans Atlantique et Pacifique et une dans l’océan Indien. Dans chaque hémisphère, sous l’effet de la rotation terrestre, les courants marins forment de gigantesques tourbillons, appelés «gyres», entraînant en leur centre des déchets flottants qui sont, pour plus de 80% d’entre eux, constitués de plastique. Ce phénomène a été mis au grand jour par le navigateur américain Charles Moore en 1997. Depuis, sa fondation, l’Algalita Marine Research Foundation, en a démontré l’importance grâce à différentes campagnes d’études concernant la plaque de déchets du Pacifique Nord.

Là, loin de toute route commerciale, près de 3,5 millions de tonnes de plastique flotteraient mollement dans les 30 premiers mètres sous la surface de l’eau. «Le «septième continent» n’est pas à proprement parler une île que l’on peut fouler du pied, commente Georges Grépin, le biologiste d’OSL. C’est plutôt une soupe constituée de milliards de morceaux plastique, de la taille d’un confetti voire invisibles à l’œil nu.» En effet, sous l’action du soleil et des courants, bouteilles, sacs ou autres emballages plastique égarés en mer finissent par se décomposer lentement pour prendre la forme de particules aussi petites que le plancton dont se nourrissent les poissons.

«Les données que nous avons sur ces zones de déchets sont assez parcellaires, souligne Georges Grépin, puisqu’elles sont dépendantes de campagnes en mer relativement courtes et coûteuses. Avec notre partenaire, le Centre national d’études spatiales (CNES), nous espérons tester une hypothèse, à savoir si, dans certaines conditions, les satellites sont capables de distinguer ces déchets.»

Observer les plaques de déchets océaniques depuis le ciel, est-ce réalisable? «Si nous en étions capables, cela serait en tous les cas formidable, commente Miriam Goldstein, chercheuse à l’Institut océanographique Scripps (Californie). Nous pourrions juger ainsi efficacement de l’évolution de ce type de pollution», qui prend des proportions inquiétantes. Dans des travaux qu’elle a publiés le 9 mai dans le journal Biology Letters, la scientifique montre en effet que la concentration en déchets a littéralement explosé durant ces quarante dernières années: dans le gyre du Pacifique Nord, elle a été multipliée par 100.

Si les grandes efflorescences de plancton sont visibles depuis l’espace, les yeux des satellites ne sont pas suffisamment perçants pour distinguer les microdébris de plastique. «Dans ce qui se fait de mieux, les satellites Pléiades, munis de capteurs optiques, prennent des photos de la Terre avec une résolution de 70 centimètres, commente Danielle de Staerke du CNES. C’est insuffisant pour espérer voir des débris dont la taille est 100 fois moins importante. Par contre, la présence de ces déchets, s’ils sont en quantité suffisante, modifie vraisemblablement la rugosité de la surface de l’eau. Cet effet est peut-être visible sur des images radar: nous aimerions nous en assurer.»

Afin de connaître «en temps réel» et avec précision la position du gyre du Pacifique Nord, l’expédition sera guidée – c’est une première – grâce aux données du réseau Mercator Océan (ndlr: ce système décrit l’état de l’océan grâce à des bouées dérivantes ou des satellites). «Nous pourrons ainsi optimiser le trajet du bateau et la récolte d’échantillons dans le cœur du gyre, possiblement là où les teneurs en plastique sont les plus importantes», résume Danielle de Staerke. Les scientifiques seront alors à même de cartographier les zones polluées et de comparer les concentrations en plastique et en plancton relevées avec les images radar obtenues aux mêmes endroits et aux mêmes moments.

Sur place, à 1500 milles des côtes environ, Georges Grépin et ses coéquipiers tracteront pendant plus d’une semaine derrière leur goélette trois types de filets dont les mailles s’échelonnent entre 300, 150 et 20 micromètres. Ils traîneront encore une bouée mise au point par des élèves ingénieurs toulousains et destinée à mesurer la salinité, la température ou la chlorophylle à différentes profondeurs. «Trois bouées dérivantes bardées de capteurs nous ont encore été confiées par l’agence américaine d’étude des océans et de l’atmosphère (NOAA) afin de les larguer au centre du gyre et d’en modéliser les courants», complète le biologiste.

La pollution plastique océanique a des répercussions certaines sur les organismes marins. La plus évidente est le risque d’étouffement des animaux après ingestion des débris flottants ainsi que l’accumulation de toxines le long de la chaîne alimentaire. Cette réalité a été mise en évidence l’année dernière par la biologiste Rebecca Asch, de l’Institut Scripps, elle a montré que dans le gyre du Pacifique Nord, près d’un poisson sur dix contenait dans son estomac des traces de cette pollution. Les écosystèmes peuvent encore être touchés de façon plus sournoise.

La «soupe de plastique» constitue un milieu propice à la reproduction d’une espèce d’araignée d’eau, l’Halobates sericeus, qui a besoin d’un terrain solide pour pondre ses œufs. Or, l’étude de Miriam Goldstein montre que la population de l’insecte a su profiter de cette manne providentielle pour proliférer. «Nous ne savons pas précisément quelles peuvent être les conséquences de ce phénomène, confie la chercheuse. Mais s’il venait à s’amplifier, il y a toujours un risque que les écosystèmes marins s’en trouvent déséquilibrés.»

Ce milieu très spécial s’avère propice à la reproduction d’une espèce d’araignée d’eau