La conférence COP21 vient de débuter à Paris, et il a failli manquer un invité de marque à la table des négociations: l’océan. Or loin d’être une goutte d’eau dans la machinerie climatique, cet élément en constitue un rouage essentiel. L’océan – mers intérieures comprises – couvre 70% de la surface du globe. Et comme l’explique le climatologue Thomas Stocker, de l’Université de Berne, dans un récent article dans Science, «l’océan forme avec le climat un couple indissociable. Il influence le climat autant qu’il est influencé par lui. Et le réchauffement climatique modifie les services qu’il offre à la planète.» Au dernier moment, sous l’impulsion des associations emmenées notamment par Tara Océans, la thématique a été inscrite au programme officiel de la COP21, comme l’a annoncé le 12 novembre Ségolène Royal, la ministre française de l’Ecologie. Des discussions auront lieu ce 2 décembre en marge des négociations pour sceller un accord mondial contre le réchauffement.

Selon Thomas Stocker, au-delà de son rôle majeur de «producteur de nourriture» (poissons, crustacés, etc.), l’océan remplit trois autres missions essentielles à la stabilité du climat. C’est d’abord un gigantesque régulateur thermique. Pour preuve, il a absorbé 93% de l’excès de chaleur dû aux émissions de gaz à effet de serre entre 1970 et 2010. C’est ensuite un «gestionnaire» du niveau de la mer qui reçoit la quasi-totalité de l’eau libérée par la fonte des glaciers et calottes glaciaires. C’est enfin un atténuateur de l’effet de serre: il a piégé 28% des émissions de CO2 d’origine anthropique depuis 1750. Sans lui, le réchauffement serait donc beaucoup plus intense. Et tout le problème aujourd’hui est de savoir jusqu’à quand il pourra assurer ces services.

1000 ans pour faire le tour de la planète

En tant que régulateur thermique, l’océan interagit de façon dynamique avec l’atmosphère pour assurer l’équilibre du climat, et ce sur des temps longs. Plus chaudes au niveau des Tropiques, ses eaux de surface glissent vers le Nord pour plonger lorsqu’elles se refroidissent en mer de Norvège. Elles descendent alors entre 2000 et 4000 m de profondeur dans l’océan Atlantique le long du continent américain avant de rejoindre les eaux profondes de l’Antarctique. Puis elles migrent vers les océans Indien et Pacifique où elles remontent progressivement. Le transit complet dure près de 1000 ans. A l’avenir, l’excès de chaleur absorbé par l’océan pourrait ralentir ce gigantesque tapis roulant, ce qui freinerait en retour la capacité de l’océan à absorber ladite chaleur.

Aujourd’hui, on sait que, depuis trente ans, les eaux de surface se réchauffent en moyenne de 0,2 °C par décennie. «Mais l’on n’est pas capable de dire jusqu’à quand l’océan va pouvoir absorber cette chaleur due aux gaz à effet de serre», reconnaît Françoise Gaill, coordinatrice du conseil scientifique de la plateforme Océan et Climat, créée en 2014 en France pour attirer l’attention des politiques. «Certains indices du ralentissement du tapis roulant ont déjà été relevés en Atlantique Nord», observe Thomas Stocker, qui insiste sur la nécessité de poursuivre les études. Par ailleurs, «il semble que le réchauffement de l’océan fait déjà augmenter la fréquence et l’intensité d’événements extrêmes: tempêtes, cyclones, moussons». Une autre conséquence est déjà palpable: dans une des régions de l’océan qui se sont réchauffées le plus vite au monde entre 2004 et 2013, le golfe du Maine (côte est de l’Amérique du Nord), le stock de morues a brusquement décliné durant la même période.

L’absorption de la chaleur en excès est l’un des autres effets: en dilatant les eaux de surface, elle fait monter le niveau de la mer. Ce qui, ajouté à la fonte des glaciers et calottes glaciaires, fait augmenter le niveau moyen de l’océan – de 19 cm entre 1901 et 2010, mais le rythme s’est accéléré à partir de 1993, passant de 1,7 à 3,2 mm par an. Environ 40% de cette hausse provient du réchauffement des eaux et 50% des glaciers. A l’avenir, le niveau de la mer va inéluctablement continuer à s’élever. Reste à savoir à quelle vitesse. Les prévisions varient de 60 à 86 cm d’élévation sur la période de 1901 à 2100. Le comportement à venir des glaciers face au réchauffement, encore mal connu, est un facteur d’incertitude. La calotte glaciaire de l’Antarctique de l’Ouest, en particulier, pose question: en faisant fondre ses bords, le réchauffement des eaux pourrait déjà avoir entamé sa stabilité. Mais quel que soit le niveau atteint en 2100, les conséquences seront dramatiques pour certaines populations vivant dans les îles du Pacifique et les zones côtières.

La grande barrière de corail menacée

Enfin, «le troisième rôle assuré par l’océan, absorber le CO2 émis par l’homme, a lui aussi un coût: une acidification plus importante des eaux, processus dont les conséquences économiques sont largement inconnues», souligne Thomas Stocker. L’océan absorbe environ 22 millions de tonnes de CO2 par jour. Et avec ce qu’il a emmagasiné depuis l’ère préindustrielle, l’acidité des eaux a augmenté de 30%. Un tel changement peut affecter aussi bien les organismes sécrétant un squelette calcaire, comme les coraux, que ceux générant une coquille, telles les moules ou les huîtres. On redoute par exemple une disparition de 30% de la grande barrière de corail en Australie. Certes, certains coraux pourraient s’adapter à des changements étalés dans le temps, voire survivre sans squelette. Mais l’augmentation de la température a elle aussi un effet délétère sur ces organismes: elle leur fait perdre les algues unicellulaires qui vivent en symbiose avec eux. «Les deux stress combinés – réchauffement et acidification – contribuent à détruire les barrières de corail. Or celles-ci, outre leur beauté, constituent des écosystèmes indispensables aux populations locales car très riches en poissons», dit Françoise Gaill.

Stress, réchauffement, acidification (sans compter une certaine désoxygénation): si cette combinaison affecte en première ligne les coraux, les crustacés, les algues et le phytoplancton, les poissons aussi sont concernés. C’est toute la chaîne trophique qui est atteinte, y compris dans l’océan profond, au-delà de 200 m. «Cela va probablement altérer la biodiversité et peut-être menacer le rôle de régulateur climatique de l’océan profond. Mais on manque de données pour savoir comment il va réagir», déplore Nadine Le Bris, de l’Observatoire océanologique de Banyuls-sur-Mer.

L’océan doit devenir stratégique

Dans ce contexte, pourquoi l’océan n’est-il pas l’une des priorités de la COP21? «C’est peut-être parce que nous ne l’avons pas en permanence sous les yeux», avance Françoise Gaill. Aussi peut-être parce que les divers secteurs qui composent l’économie mondiale de l’océan (énergie, transport, pêche et tourisme) sont trop éparpillés. Ou encore, selon Thomas Stocker, que l’homme croit toujours pouvoir contrôler les impacts du changement climatique sur l’océan, tant ceux-ci sont encore invisibles. En coulisses, tous ces spécialistes œuvrent pour que l’océan soit enfin reconnu comme stratégique lors de la prochaine COP, qui se déroulera à Marrakech en 2016. D’ici là, les associations demandent à ce que neuf actions concrètes soient décidées, avec entre autres: un rapport spécial du GIEC sur l’état global des océans, un réseau cohérent et résilient d’aires marines protégées, le développement des énergies marines renouvelables (éolien, hydrolien, etc.) ou encore une part du Fonds vert pour le climat dédiée aux zones côtières.