Portrait

Olga Dubey, à fond sur le champignon pour protéger fruits et légumes

Cette biologiste russe est à la tête de la start-up AgroSustain, qui développe des solutions organiques pour ralentir la décomposition des produits de la terre

Ceux qui pensent que les acteurs de l’économie durable sont de doux rêveurs n’ont probablement jamais rencontré Olga Dubey. A 29 ans, la jeune femme se tient bien droite, gère un emploi du temps militaire et laisse peu de place au bucolique. Elle dirige AgroSustain comme une entreprise classique: avec des chiffres, rien que des chiffres. Elle vient d’ailleurs d’être nommée dans la liste de Forbes des trente entrepreneurs de moins de 30 ans, revue qui, comme chacun le sait, adore les chiffres.

A lire dans «PME Magazine»: AgroSustain, la jeune pousse de l’agriculture durable

Pour le moment, sa rigueur donne des résultats encourageants: la start-up a levé un million de francs depuis sa création, en 2018, et s’apprête à solliciter de nouveau les investisseurs pour obtenir deux à trois millions de plus d’ici à la fin de 2019. L’équipe compte commercialiser son premier produit, AgroShelf, en 2021. Son concept? Une solution biologique qui traite l’apparition de champignons sur les fruits et légumes après leur récolte et, du coup, prolonge leur durée de vie ainsi que leur commercialisation.

Des rêves d'aventure

Tout commence au fond du Tatarstan, république russe aux racines turques et mongoles dont la population est à parts égales musulmane et orthodoxe. Olga naît dans la capitale en 1990. Ses parents ont tous deux étudié le droit, mais lui transmettent aussi une culture scientifique – l’ingénierie spatiale pour son père, la biologie pour sa mère. Après avoir fait ses classes à l’école privée du coin, Olga doit choisir sa matière. C’est finalement la biologie qui la happe. Elle entre à l’Université de Kazan où, tout en étudiant, elle rêve d’aventure.

Plusieurs échanges scolaires en Allemagne la poussent à découvrir l’Europe. Une fois son diplôme en poche, en 2012, elle reçoit plusieurs propositions pour faire son doctorat, dont une à Toulouse, en France. Pourquoi pas? Mais lorsqu’elle arrive à Lausanne pour passer son entretien, c’est la révélation esthétique, au premier degré: c’est ici qu’elle voudrait être. «Ce sont les montagnes qui m’ont attirée. Vous comprenez, dit-elle en anglais, chez moi, c’est très plat. J’aime les sommets.» Elle s’installe à Lausanne, découvre la fondue et l’escalade. Comme dans son métier, Olga aime grimper toujours plus haut. Voilà une femme qui ne dissimule pas son ambition – comme c’est rare.

Elle en rit encore

Mais à l’Université de Lausanne, la thèse ne se passe pas comme elle l’aurait voulu. «C’était de la biochimie, une matière que j’ai toujours détestée. Ma mère m’avait pourtant prévenue que je n’étais pas faite pour la recherche, en rit-elle encore. Je trouvais que cela n’avançait pas assez vite… Alors après plus de deux ans, j’ai dit à mon directeur de thèse que je souhaitais trouver un sujet plus appliqué.»

Par chance, avec un ami, elle tombe sur une plante aux vertus fongicides. Bien employée, cette molécule pourrait éviter le pourrissement des pommes ou des tomates! Elle perçoit immédiatement le potentiel d’une telle découverte et décide de breveter au plus vite sa trouvaille, en plus d’en faire son nouveau sujet de thèse. Motivée par un cours d’entreprenariat qu’elle avait suivi quelques mois plus tôt à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, elle lance sa start-up en 2017, une fois son diplôme en poche, aux côtés de Jean-Pascal Aribot, ingénieur, et Sylvain Dubey, son mari.

Coup de foudre

Ce coup de chance s’est aussi accompagné d’un coup de foudre: à l’Université, Olga rencontre Sylvain Dubey, aux racines fribourgeoises et vaudoises, dont la fibre écologique est forte. Ils se marient, elle prend son nom. Comment parviennent-ils à travailler et vivre ensemble? «Au moins un jour par semaine, nous essayons de faire du sport tous les deux, d’avoir des moments où l’on déconnecte.»

Voilà aujourd’hui la jeune Olga tout sourire dans les locaux de l’Agroscope de Changins (VD), qui accueille et soutient sa jeune pousse AgroSustain. Sur son chemin, la Russe n’a pas eu de cailloux dans sa chaussure – ou en tout cas, n’en laisse rien paraître. Même si son français est hésitant, elle parle le russe, le turc et l’anglais, à l’image de ces fils de diplomates cosmopolites et bien élevés à qui tout réussit. «J’ai un caractère explosif», lâche-t-elle à peine lorsqu’on lui demande ses défauts. Pour faire baisser la pression, Olga aime faire de l’escalade dans les salles de grimpe près de Lausanne, où elle habite depuis plusieurs années.

Père ministre

Elle dit s’être beaucoup attachée à la Suisse. La Russie lui manque un peu, même si elle n’y met aucun sentimentalisme. «J’ai été sélectionnée à l’âge de 12 ans pour étudier dans une école renommée loin de ma famille, raconte-t-elle. Donc je suis habituée.» Que pense-t-elle de Poutine? «La politique, c’est très compliqué, élude-t-elle. Certains médias ont leur point de vue, d’autres en ont un opposé… La réalité n’est certainement pas aussi tranchée.» Olga Dubey en sait plus qu’elle ne laisse paraître: son père, dont elle admire les qualités managériales, est ministre au Tatarstan. Mais le sujet est sensible – nous n’en saurons pas plus.

Dans les laboratoires de l’Agroscope, elle nous présente fièrement les sept personnes qui constituent son équipe. Dans des boîtes de Petri, des moisissures de toutes les couleurs poussent. Comme tous les dirigeants, elle sait que les chances de succès d’une start-up sont minces. Mais Olga Dubey y croit: comme les champignons, les start-up peuvent pousser très vite.


Profil

1990 Naissance au Tatarstan.

2016 Mariage avec Sylvain Dubey.

2017 Thèse à l’Université de Lausanne.

2018 Lancement d’AgroSustain.

2021 Mise sur le marché prévue du premier produit, AgroShelf.

 

Plus de contenu dans le dossier

Publicité