La biodiversité est en crise. Des milliers, voire des dizaines de milliers d’espèces animales auraient disparu depuis le début de la révolution industrielle, selon plusieurs sources. La taille des populations de vertébrés s’est, quant à elle, réduite en moyenne de 60% en moins de cinquante ans. Et cette dégringolade ne semble pas près de s’arrêter. En effet, parmi les millions d’espèces aujourd’hui recensées sur Terre, plus de 25 000 sont considérées comme menacées d’extinction par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

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Comment expliquer ce phénomène? Faut-il s’en soucier? Est-il possible d’inverser la tendance? Autant de questions posées à Olivier Glaizot, conservateur au Musée cantonal de zoologie à Lausanne et commissaire de la nouvelle exposition consacrée à la disparition de la biodiversité.

Le Temps: Les scientifiques ont dénombré cinq épisodes d’extinctions de masse qui ont marqué l’histoire du vivant. La dernière a vu la disparition des dinosaures il y a 66 millions d’années. Sommes-nous en train d’en traverser une sixième?

Olivier Glaizot: Certains le pensent, mais il ne s’agit pas, comme il est généralement dit, du fait unique de l’espèce humaine. La plupart des extinctions de masse ont comme cause des modifications du climat, des événements géologiques majeurs comme des éruptions volcaniques de grande taille ou des changements chimiques dans l’eau ou l’air. La période d’extinction actuelle a été provoquée par une succession d’âges glaciaires et d’époques interglaciaires ces deux derniers millions d’années. Le mammouth, disparu il y a environ 12 000 ans, en est un exemple bien connu.

Ce qui fait l’originalité de cette sixième extinction de masse, c’est qu’elle est fortement accélérée par l’homme, qui a commencé à développer l’agriculture il y a plus de 10 000 ans. La surexploitation par la chasse et la pêche, la destruction des habitats et l’introduction d’espèces envahissantes sont les principaux mécanismes, d’origine anthropogène, participant à cette accélération.

La disparition de certaines espèces, n’est-ce pas, finalement, un processus normal de l’évolution?

Il est vrai que dans une vision à l’échelle géologique du temps, une disparition d’espèce n’est pas un problème. A chaque fois qu’une niche est libérée, l’évolution, par le biais de la sélection naturelle, permet la recolonisation de ces milieux par de nouvelles espèces qui s’y sont fraîchement adaptées. L’exemple le plus connu est l’explosion radiative [un phénomène conduisant, sur une période courte, à une forte diversification des espèces, ndlr] des mammifères à la suite de la disparition des dinosaures.

Mais d’un point de vue écologique et sociologique, la situation est plus préoccupante. Il s’agit de notre environnement, de notre bien-être, de notre santé, voire de la survie de notre espèce. En contribuant à la destruction de l’environnement et à la disparition des espèces, on marque un magnifique autogoal, et ce sont nos enfants et petits-enfants qui en subiront les conséquences.

Est-ce possible d’endiguer ce phénomène?

Pour les espèces en voie d’extinction au niveau mondial, une solution me semble difficile à trouver. Très souvent, les populations relictuelles [qui vivent dans un biotope isolé, ndlr] sont trop petites pour espérer avoir une diversité génétique suffisante pour le rétablissement de l’espèce.

Lorsqu’il s’agit de disparitions locales, comme pour le gypaète dans les Alpes, il y a l’option des programmes de réintroduction. Les quelque 200 individus vivant actuellement dans nos montagnes proviennent principalement des populations himalayennes. Le patrimoine génétique du gypaète alpin reste donc disparu.

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Toujours au niveau local, des solutions théoriques existent pour inverser la tendance: protection et démorcellement des milieux, voire leur restauration s’ils ont disparu, diminution drastique de l’agriculture intensive et de l’utilisation des herbicides et pesticides, contrôle de la surexploitation, etc. Mais la mise en pratique de telles mesures n’est, à mon sens, possible qu’avec des décisions politiques courageuses et certainement des sacrifices individuels.

Quel est l’état de la biodiversité en Suisse?

La Suisse est une très mauvaise élève. Selon le rapport du WWF International et les données de l’Office fédéral de l'environnement (OFEV) de 2018, plus d’un tiers des espèces ainsi que la moitié des milieux naturels sont considérés comme menacés et 255 espèces comme éteintes. Les causes principales sont toujours les mêmes: pollution par les herbicides, pesticides et engrais notamment, et la destruction des habitats par les cultures, les routes, les captages d’eau, etc.

Si cette extinction de masse se poursuit, il ne restera plus de vie sur Terre?

Même si 99% des espèces (dont l’homme) disparaissent au cours de cette sixième extinction de masse, le pour cent restant prendra son temps pour occuper les milieux abandonnés, former de nouvelles espèces et finalement donner un visage nouveau à la planète, peuplée d’espèces aujourd’hui difficilement imaginables!

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Cela étant dit, rien ne nous empêche, à beaucoup plus court terme et à l’échelle locale, de faire notre possible pour conserver un environnement riche et diversifié. Ne serait-ce que pour améliorer notre qualité de vie quotidienne. Tout dépend donc de l’échelle de temps à laquelle on considère le problème.


Le Musée cantonal de zoologie à Lausanne présente l’exposition «Disparus!» depuis le 12 avril 2019, entrée gratuite. Pour l’occasion, une petite collection d’espèces disparues, des pièces de grande valeur, ont été sorties des stocks. Des espaces consacrés aux mécanismes de disparition, à la conservation de la faune et à des programmes de réintroduction ainsi qu’une galerie de photographies complètent l’exposition. Visites commentées et ateliers pour enfants sont proposés au public. Plus d’informations sur: zoologie.vd.ch