Le Temps: L’ISS est-elle un succès?

Roger-Maurice Bonnet : Je ne peux pas (encore) le dire. Et ce n’est pas étonnant. En fait, les Américains se sont lancés dans les années 1970 dans leur «système de transport spatial», qui comprenait le développement de la «navette-camion», visant à construire le Spacelab, ainsi que quelques autres missions spatiales. Cela à des coûts qui dépassaient alors toute concurrence (18 millions de dollars à l’époque pour un lancement de navette, un prix multiplié au moins par 20 aujourd’hui!). On a justifié tout cela en disant qu’on ferait des expériences mirobolantes dans un environnement de gravité complètement différent de celui de la Terre, un million de fois plus faible. En réalité, il y a à bord de l’ISS non pas une microgravité, mais une milli, voire une centigravité, à cause de toute l’activité, et de la présence humaine, qui peuvent perturber les expériences. De plus, à cause de l’homme, l’ISS se voit nimbée dans un voile de vapeur d’eau. Pas idéal pour observer le ciel dans l’infrarouge… On a donc jadis lancé de la poudre aux yeux, et promu l’ISS pour plus que ce qu’elle ne peut aujourd’hui. Cela n’a pas été fait totalement consciemment; certains inconvénients ont été découverts petit à petit. Par contre, des gens ont émis des mises en garde, qui n’ont pas été écoutées. Il y avait une volonté politique de développer cette station pour des raisons stratégiques.

– Que faire pour que l’ISS devienne un succès?

– D’abord, il faut tenter de suivre un plan sans le remettre en cause en permanence, comme l’ont fait les Etats-Unis. Avec la décision d’Obama, l’ISS est assurée d’une durée de vie de 10 ans au moins. Mieux: le président américain mise à nouveau sur l’exploration scientifique, et même sur l’étude des changements climatiques depuis l’espace, cela au détriment du retour sur la Lune. Je ne suis pas étonné de cette décision, tant Obama est confronté à une problématique majeure, et à de fortes critiques quant à son attitude vis-à-vis de la Conférence de Copenhague. C’est un succès de la raison.

– Reste qu’avec la mise à la retraite, les accès à l’ISS seront restreints, et les retours de matériel scientifique sur Terre limités, ce qui ne facilite pas le travail des chercheurs…

– Je n’aurais pas vu d’un mauvais œil de continuer à faire voler les navettes après 2011, mais cela coûte si cher. Il reste deux possibilités. D’abord: payer pour des places dans les fusées Soyouz russes. Cela peut être choquant du point de vue du contribuable américain de se fier à l’ancienne puissance ennemie. Mais la situation a changé depuis longtemps, et l’accès à l’ISS a déjà été assuré avec les Soyouz dès 2003, après l’interruption des vols-navettes. Toutefois, il n’est pas sûr que les Russes puissent garantir autant de vols qu’ils le prétendent. Deuxième solution, aussi prônée par Obama: s’en remettre au secteur privé pour les lanceurs. Mais auront-ils la fiabilité requise? Car s’il y a un accident, tout s’écroule…

– L’espace a été un des premiers lieux de réconciliation américano-russe en 1975, avec la rencontre en orbite Apollo-Soyouz. L’ISS pourra-t-elle rapprocher Chine et Etats-Unis?

– Cela fait longtemps que la Chine veut être associée à l’ISS. Les Etats-Unis, rigides, ont refusé jusque-là. Mais attention à ne pas rejouer l’histoire: n’obtenant pas de lancer ses satellites à bord des fusées américaines, l’Europe a construit Ariane, avec le succès que l’on sait. La Chine a déjà annoncé pareillement vouloir bâtir sa propre station spatiale… Avec l’envie conjointe de Washington et Pékin, annoncée l’an dernier, de collaborer dans l’espace, les signaux étaient au vert. Puissent les Etats-Unis maintenir cette attitude intelligente.