Le feu bactérien avance inexorablement. En 1989, le premier cas – historique – en Suisse est détecté dans le canton de Schaffhouse, à Stein-am-Rhein, sur la frontière allemande. Aujourd'hui, dans des communes entières, exclusivement en Suisse alémanique, la lutte contre la bactérie est réduite. Là-bas, dans de larges portions des cantons de Lucerne et de Saint-Gall notamment, «on vit avec». On n'y arrache plus systématiquement les plantes infectées, mais on coupe seulement les branches présentant les symptômes, espérant ainsi retarder au maximum la mort de l'arbre et réduire autant que faire se peut les risques de transmission. Ces zones dites contaminées vont augmenter, la plupart des spécialistes n'en doutent pas. Combien de temps la Suisse romande – considérée pour l'instant comme exempte puisque le feu bactérien s'y manifeste, mais n'est pas encore endémique – résistera-t-elle?

C'est surtout de la météo que dépend la réponse. Le feu bactérien, comme son nom l'indique, est provoqué par une bactérie, Erwinia amylovora. Celle-ci infecte les plantes par les fleurs ou par les tendres et jeunes pousses. Le micro-organisme est particulièrement à l'aise quand il fait chaud et humide. Si la température moyenne dépasse 18° C et que les précipitations se maintiennent au-dessus de 2,5 millimètres par jour, les bactéries se multiplient alors sans retenue. A tel point que sous la pression, des exsudats grouillants de micro-organismes se forcent un passage jusqu'à la surface des jeunes pousses. Ces petites gouttes de sève peuvent ensuite souiller les insectes pollinisateurs – on suspecte aussi les serres et les becs des oiseaux, le vent, voire l'homme et ses outils – qui transportent à la plante suivante l'agent infectieux.

La période la plus dangereuse, celle où coïncident floraison, chaleur et humidité, est donc le printemps, plus précisément le mois de mai. Généralement, les conditions les plus favorables à la contamination sont réunies durant quelques jours seulement. En 2000, cependant, cela a été le cas du 1er au 15 mai en Thurgovie. Vingt-cinq hectares de pommiers ont été infectés dans le canton et dans certains vergers entre 80 et 100% des arbres étaient touchés. Tous ont été arrachés dès les premiers symptômes.

Selon les conditions météo, les premiers symptômes peuvent survenir aussi vite que quatre jours après l'infection ou attendre plusieurs semaines avant de se manifester. Ce sont d'abord les fleurs qui flétrissent. Puis les pousses se recourbent en forme de crosse. Les branches prennent une coloration foncée, presque noire. Les feuilles et les fruits brunissent, mais restent accrochés, ce qui leur donne l'aspect d'avoir été brûlés, d'où le nom de feu bactérien. L'infection finit par gagner les branches charpentières, le tronc et les racines, ce qui signe la mort de l'arbre. Cette propagation dure parfois plusieurs années, la bactérie passant l'hiver dans les chancres des branches et du tronc avant de continuer son œuvre au printemps.

A ce jour en Suisse romande, le feu bactérien n'a touché quasiment que les Cotoneaster salicifolius (des plantes d'ornement). Toutes ont été arrachées et brûlées; le canton de Vaud a décidé d'effectuer des arrachages préventifs de Cotoneaster sains mais situés dans un rayon de moins de trois kilomètres de zones à protéger telles que les vergers et les pépinières; les ruches sont interdites de déplacement dans toutes les communes proches des foyers. L'épidémie est donc freinée pour l'instant.

«Il est impossible de dire comment la situation évoluera d'année en année, explique Olivier Cazelles, bactériologiste à la Station fédérale de recherche agronomique de Changins. En Alsace, par exemple, une centaine de foyers avaient été détectés dans les années 80. L'année d'après, il n'en restait plus que quatre, puis, la suivante, ils avaient tous disparu.»

Pour son collègue inspecteur phytosanitaire, Lukas Schaub, il est impossible d'éradiquer le feu bactérien. «Là où est apparue une fois la maladie, elle y reste, même si on ne la voit plus, estime-t-il. Ce que nous réussissons à faire grâce à nos efforts, c'est de freiner sa propagation. Mais nous ne l'éviterons pas.»

Ce point de vue est renforcé par l'inexorable avancée du feu bactérien dans le monde. La maladie a été reconnue et décrite pour la première fois il y a 200 ans aux Etats-Unis. Dans différentes régions, le feu bactérien a rendu pratiquement impossible la production de pommes et de poires. En 1957, elle apparaît au Royaume-Uni, avant de conquérir lentement le continent. On la voit notamment en 1972 à Dunkerque, mais aussi au Danemark, aux Pays-Bas, en Belgique et en Allemagne. Dès les années 80, le feu bactérien est aux portes de la Suisse, juste de l'autre côté du Rhin et du lac de Constance. En France voisine aussi elle fait une apparition éphémère sur l'autre rive du lac Léman.

C'est Schaffhouse qui enregistre le premier cas. Le feu bactérien est sporadique jusqu'en 1995. En raison d'une météo défavorable plusieurs années successives, la situation s'est brusquement aggravée. En Suisse romande, on découvre le premier cas à Genolier, près de Nyon. Depuis, tous les cantons sont touchés, à l'exception du Valais. «La lutte contre le feu bactérien dans le canton de Vaud protège non seulement les cultures d'arbres fruitiers vaudoises, mais également valaisannes, poursuit Lukas Schaub. Il est, avec Thurgovie et Vaud, le principal canton arboricole de Suisse.»