Avec sa stature de colosse, sa barbe fournie et sa voix grave, George Church possède une autorité naturelle qui incite à l’écouter avec attention. Le professeur de génétique de l’Université américaine Harvard, pionnier du séquençage du génome, s’exprimait justement vendredi, dans le cadre des conférences TEDx organisées au CERN. L’occasion de découvrir sa vision iconoclaste de l’avenir de la génétique et de ses applications dans le domaine biomédical.

Le Temps: Dans votre laboratoire, vous développez des outils moléculaires permettant de modifier des séquences génétiques. Dans quel but?

George Church: Ces outils sont principalement dédiés à la recherche biomédicale, et sont notamment indispensables pour la thérapie génique [une approche qui consiste à modifier l’expression d’un gène déficient chez des personnes souffrant d’une pathologie]. Il existe déjà des traitements assez avancés dans ce domaine. Par exemple, un traitement contre le virus du sida est actuellement en essai clinique de phase 2, c’est-à-dire qu’on teste désormais son efficacité, après avoir montré qu’il était sûr. Il permet de guérir des patients atteints de la maladie à un stade avancé et qui résistent aux traitements habituels.

– Comment fonctionne-t-il?

– Pour contaminer une personne, le virus du sida a besoin de pénétrer dans certaines de ses cellules immunitaires, appelées lymphocytes T. Or, le récepteur qui permet au virus d’entrer dans ces cellules est codé par un gène spécifique. Si on le réduit au silence grâce à une machine moléculaire capable de cibler l’ADN, cela rend les lymphocytes T résistants au VIH! On peut alors les transplanter chez le patient. Il n’y a pas de risque de rejet, puisque ce sont ses propres cellules qui sont employées. Les essais cliniques doivent être poursuivis pour s’assurer que cette méthode fonctionne, mais jusqu’à présent, les résultats sont positifs.

– Ce type de thérapie revient à concevoir des «patients génétiquement modifiés»?

– C’est juste. Mais ce qui est intéressant avec cet exemple, c’est qu’il montre que la thérapie génique a évolué depuis ses débuts. Avant, on ajoutait une copie supplémentaire d’un gène au hasard chez les patients, ce qui pouvait être dangereux. Aujourd’hui, la technique est beaucoup plus précise. Par ailleurs, on visait auparavant des changements rares et délétères de l’ADN. Ici, on ne parle plus de maladie rare, puisque le VIH peut infecter pratiquement tout le monde. De plus, le sida est considéré comme une maladie infectieuse et non génétique, ce qui montre que des pathologies d’origines variées pourraient, en fait, avoir une solution génétique. Tout comme la possibilité d’accroître notre espérance de vie, puisque certaines variations génétiques confèrent une exceptionnelle longévité à ceux qui les présentent.

– D’après vous, il serait donc possible d’accroître notre espérance de vie grâce à des modifications de notre génome?

– Oui, ou en tout cas de vivre plus longtemps en bonne santé. Mon groupe de recherche participe, d’ailleurs, à une initiative visant à séquencer le génome de personnes qui ont vécu plus de 100, voire 110 ans, dans l’espoir de repérer chez eux des particularités génétiques. Mais en fait, on connaît déjà des variations du génome qui permettent de vivre plus longtemps. D’une certaine manière, l’exemple que je vous ai donné, qui consiste à rendre les cellules immunitaires résistantes au VIH, est déjà un moyen d’allonger la longévité des personnes contaminées par le virus. Il existe aussi certaines formes rares d’un gène, appelé APP, qui ont un effet protecteur contre la maladie d’Alzheimer: elles permettent de vivre 10 à 15 ans de plus que la moyenne de la population, sans souffrir de cette pathologie. Je pourrais vous citer d’autres exemples de variations génétiques de ce type, que la plupart des gens ne possèdent pas, mais qui leur permettraient de vivre en bonne santé plus longtemps.

– Mais la génétique seule ne détermine pas la durée de vie: l’environnement importe aussi.

– Bien entendu. Si une personne rendue résistante aux maladies grâce à des modifications génétiques se jette d’une falaise, elle va quand même mourir! En revanche, les gènes peuvent tromper l’environnement par leur effet protecteur. C’est pourquoi certaines personnes atteignent un âge très avancé, alors qu’elles ont fumé tout au long de leur vie…

– Pensez-vous que les gens souhaiteront transformer leur patrimoine génétique pour vivre en meilleure santé?

– Je trouve curieux que le public établisse une telle différence entre les traitements génétiques et la médecine conventionnelle. Un grand nombre de personnes prennent déjà des médicaments fabriqués par des organismes génétiquement modifiés, sans que cela les choque. De plus, certains traitements doivent être pris à vie, comme les statines [des molécules destinées à faire baisser le taux de cholestérol dans le sang]. Et il y a de fortes chances pour que les enfants de personnes sous statines finissent également par en prendre. En un sens, la thérapie génique est plus facilement réversible. Théoriquement, on peut toujours rétablir la fonction d’origine d’un gène transformé.

– La plupart des chercheurs insiste sur le fait que les nouveaux traitements mettent du temps à se concrétiser. A vous écouter, ils seraient presque là. Etes-vous exceptionnellement optimiste?

– Non, mais je pense que si on dit que les choses vont prendre du temps et qu’elles arrivent plus vite que prévu, la société ne sera pas prête! Or, certaines choses se sont produites très rapidement: par exemple, le coût du séquençage d’un génome humain n’a pris que 6 ans pour passer de 3 milliards de dollars à 2000 dollars. On comprend que les applications qui dérivent de cette technologie peuvent évoluer très vite.

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