Une plaie. Accroupi dans son champ de Kfar Kama, en Basse-Galilée, Amjad Shami montre du doigt les innombrables tunnels creusés sous terre par les campagnols. Il y a trois ans, assure-t-il, ces rongeurs lui ont dévoré une récolte entière. Il essaie bien de les combattre à coups de pesticides, mais il n’a réussi ce faisant qu’à empoisonner sa terre, à infecter son eau et à décimer la faune locale. Alors, quand ce paysan musulman d’origine circassienne a appris qu’il existait un autre moyen de lutte, il a voulu en savoir plus.

Alexandre Roulin est décidé à l’aider. Professeur associé à l’Université de Lausanne, il est un spécialiste de réputation mondiale de l’«autre moyen»: la chouette effraie, ou effraie des clochers. Un rapace dont il a décrit différentes caractéristiques, comme la remarquable faculté de «négociation» déployée par ses petits à l’heure du partage de la nourriture, une capacité qui leur épargne de grosses dépenses inutiles d’énergie.

Mais c’est une autre particularité qui intéresse Amjad Shami. La chouette effraie est aussi un chasseur redoutable, au vol parfaitement silencieux, dont les besoins alimentaires quotidiens s’élèvent à quelque 70 grammes, soit trois ou quatre petits mammifères. Sachant que ces oiseaux vivent en famille et que ces familles peuvent compter une dizaine d’individus, le calcul est aisé: la présence d’un couple et de sa progéniture est susceptible d’entraîner la disparition d’un millier de rongeurs par mois. Et ce sans occasionner la moindre pollution.

Cela fait bien 30 ans que l’idée d’opposer ces rapaces aux rongeurs a germé en Israël et en Cisjordanie. D’autant qu’une telle stratégie entraîne peu de frais: les chouettes effraies étant assurées du couvert, il suffit de leur garantir le gîte, quelques nichoirs, pour les attirer. Pendant de longues années, cependant, seule une poignée de paysans du kibboutz bio Sdé Eliahou a tenté l’expérience. Il a fallu que de grandes quantités de pesticides empoisonnent encore de grandes quantités de terre et d’eau pour que la démarche soit reconnue, tout récemment, d’intérêt national.

Les paysans juifs ont été les plus rapides à poser des nichoirs, au point d’en compter aujourd’hui environ 3000 dans leurs vergers et dans leurs champs. Côté musulman, le mouvement a été beaucoup plus lent. Si la minuscule communauté circassienne, originaire du Caucase, a adhéré sans réticence au projet, les Arabes d’Israël et, plus encore, de Cisjordanie lui ont opposé de la défiance. C’est que les chouettes, dans leur culture, portent malheur. Et puis, toute initiative venant d’Israël provoque des résistances. Même lorsqu’elle peut sembler positive.

Dans une région aussi minuscule que le Proche-Orient, cette fracture pose problème. Les paysans juifs n’ont pas avantage à ce que leurs collègues arabes continuent à déverser des pesticides: leurs chouettes, qui ignorent les murs de sécurité, risquent fort de tomber sur ces poisons et d’y laisser la vie. De leur côté, les paysans arabes, qui souffrent également des rongeurs, semblent avoir tout aussi intérêt que leurs voisins juifs à employer ces volatiles.

L’usage des chouettes effraies dans l’ensemble de la région est défendu depuis de longues années par un professeur d’ornithologie de l’Université de Tel-Aviv, Yossi Le­shem. L’homme est connu en Israël pour avoir minutieusement cartographié les multiples migrations de cigognes, de pélicans et de rapaces qui traversent le ciel de son pays. Ce qui a permis à l’aviation de chasse de l’Etat hébreu d’éviter de nombreuses collisions et de réaliser de substantielles économies.

Favorable au dialogue entre Israéliens et Palestiniens, le chercheur se déclare décidé à utiliser son influence pour construire des ponts entre les deux communautés (il a créé encore récemment une course de 10 km ouverte à tous). Mais il est aussi le premier conscient des limites de l’exercice. «Pour les Arabes, je reste un Israélien, admet-il. Je ne peux pas prétendre jouer auprès d’eux les professeurs d’ornithologie.»

Alexandre Roulin a saisi la balle au bond. Convaincu que l’occasion était belle de servir à la fois une initiative écologique et un projet de coopération entre des peuples ennemis, il a proposé ses services de scientifique et de Suisse neutre, susceptible de fréquenter les différents camps. La Fondation Addax & Oryx, du marchand de pétrole établi à Genève Jean-Claude Gandur, a été suffisamment convaincue de l’intérêt de cette intervention pour décider de la financer pendant trois ans.

En ce mois de janvier, le professeur réalise son premier voyage en Israël dans ce nouveau cadre. Il rencontre dès son arrivée sur le terrain une première difficulté: l’ignorance des mœurs de la chouette effraie. Les cinq nichoirs installés jusqu’ici à Kfar Kama ont été fixés à la bonne hauteur, entre 2,5 et 3,5 mètres, soit hors de portée du premier passant venu mais accessible à un ornithologue muni d’une petite échelle. Ils n’ont toutefois pas été aménagés dans les règles de l’art. Leurs planchers n’ont pas été couverts de terre comme il se doit pour éviter que les œufs ne roulent et ne se brisent. Et leur «trou d’envol» a été placé trop bas, au risque que des oisillons s’y glissent avant d’avoir appris à voler… et s’écrasent au sol.

Le problème n’est pas trop grave. Quelques conseils techniques devraient suffire à y remédier. Rapidement, l’obstacle politique s’annonce bien plus difficile à surmonter. Le guide d’Alexandre Roulin en Israël, Motti Charter, un proche de Yossi Leshem, en témoigne à l’heure de rencontrer un «partenaire palestinien» de sa connaissance. Sa qualité de juif israélien lui interdit de se rendre dans une grande partie de la Cisjordanie. Et son interlocuteur ne possède pas le permis nécessaire pour entrer en Israël. Rendez-vous est donc organisé dans une des rares zones où les deux hommes peuvent se rencontrer: le long de la route stratégique qui longe le Jourdain, à proximité immédiate de la frontière jordanienne, un axe soigneusement contrôlé par l’armée israélienne.

La rencontre a lieu à une vingtaine de kilomètres du check point marquant l’entrée en Cisjordanie, dans un restoroute juif planté au milieu d’un semi-désert parcouru par des Bédouins.

Le contact palestinien de Motti Charter est en pleine discussion avec un membre de la coopération tchèque, également désireux de soutenir l’«opération chouettes». «C’est une initiative intéressante, assure le diplomate, Petr Cirkl. Nous ne pouvons que constater qu’elle marche bien côté israélien et voudrions l’encourager en Cisjordanie. Elle a selon nous l’avantage de la simplicité. Les Palestiniens qui vivent au milieu des colonies israéliennes doivent demander des permissions pour tout, que ce soit pour se construire une maison ou pour se creuser un puits. Et ces formalités prennent un temps considérable… quand elles aboutissent. La pose de petites boîtes a l’avantage d’être discrète et de ne supposer aucune autorisation particulière.»

Tout aussi convaincu par le projet, le «contact palestinien» se montre soulagé qu’un expert suisse s’en mêle. Il assure avoir mis au courant de sa participation les autorités locales et garder la conscience tranquille. «Les chouettes peuvent apporter beaucoup à nos paysans, explique-t-il. Et elles sont politiquement neutres.» Mais l’homme refuse de se faire photographier et demande de ne pas apparaître sous son nom. «La politique est comme le soleil, explique-t-il. Elle varie. Un jour elle peut être douce, et un autre taper très fort.»

L’occasion était belle de servir à la fois une initiative écologique et un projet de coopération entre deux peuples ennemis