Etats-Unis

Opioïdes, l'hécatombe américaine

Plus de 65 000 Américains ont succombé à des overdoses en 2016, la majeure partie due à des opioïdes, souvent prescrits trop généreusement par des médecins. La crise a été tardivement qualifiée d'«urgence nationale» par Donald Trump

Frank Whitelaw est un adepte du langage cru et des méthodes fortes. Confronté régulièrement à des cadavres, ce «coroner», enquêteur médico-légal du comté d’Essex, situé dans l’État de New York, est aux premières loges pour se rendre compte de l’ampleur de l’hécatombe des opioïdes qui ronge son pays. Alors, l’année dernière, quand il a été invité par la Saranac Lake High School pour évoquer le problème, cet ancien policier habitué des scènes de crimes et des morts violentes n’a pas hésité: sa présentation Powerpoint aurait pour but de réveiller les consciences.

Le visage violacé

Frank Whitelaw a d’abord projeté une photo de Jessie Yasenchok, une ancienne élève du collège, toute belle dans son cercueil, maquillée, ses cheveux blonds finement arrangés. «Voici comment nous expérimentons généralement la mort. Elle a l’air apaisée et pas si mal, n’est-ce pas?», a-t-il lancé, la mère et le beau-père de la victime à ses côtés. Brusque contraste avec l’image suivante: la jeune fille, le visage violacé, une main serrant encore un briquet, gît, morte, prostrée dans son lit. Elle venait de faire une overdose de Fentanyl, avec des cachets volés à sa mère. Un anti-douleur de synthèse 50 fois plus puissant que l’héroïne.

Convaincu que les jeunes doivent voir la réalité en face, Frank Whitelaw a proposé ses services à d’autres écoles. Mais, grande déception, aucune n’a fait appel à lui. Le sujet reste sensible. «Mon but n’était pas de choquer, explique-t-il. Mais de montrer la réalité sans filtre et expliquer que cela se passe même dans notre petite ville de 5300 habitants».

Donald Trump accusé de sous-estimer le problème

La crise des opioïdes prend des proportions démentielles aux Etats-Unis. Donald Trump a longtemps été accusé de la sous-estimer. Jusqu’à ce que le ministre de la Justice Jeff Sessions, lance début août, une véritable chasse aux médecins et pharmaciens qui en prescrivent et distribuent illégalement. Douze procureurs sont censés les traquer à travers tout le pays. Très rapidement, le Département de la Justice a annoncé des arrestations. Le 3 août, douze personnes ont été appréhendées près de Los Angeles. Elles géraient sept fausses cliniques qui auraient écoulé illégalement deux millions de cachets d’opiacés, dont de l’Oxycodone, un dérivé de la morphine.

Mode opératoire: le recours à des ordonnances obtenues grâce à des médecins corrompus ou qui se font voler leur identité. Le chef de bande, «Maserati Mike», a par exemple proposé à un médecin de «rester assis tout en gagnant 20 000 francs sans rien faire». C’est ce qu’ont révélé des enregistrements de conversations téléphoniques.

10 000 fois plus puissant que la morphine

Antalgiques puissants et addictifs, les opioïdes sont censés être prescrits pour soulager de fortes douleurs résultant notamment de cancers, ou pour des patients en phase terminale. Mais depuis 1999, les médecins américains en administrent aussi à des personnes en proie à des douleurs chroniques, comme l’arthrose ou les maux de dos. C’est parfois le début d’une spirale infernale, qui peut mener jusqu’à l’héroïne.

Les chiffres sont terribles: en 2015, opioïdes et héroïne ont provoqué plus de 33 000 décès par overdose aux Etats-Unis, 15% de plus qu’en 2014. Depuis 1999, ce sont 300 000 Américains qui ont été tués par des opiacés. Les chiffres de 2016 ne sont pas encore publiés, mais ils devraient battre des records: le nombre total des overdoses dépasserait le seuil de 65 000, la moitié due à des opioïdes. Deux à trois millions d’Américains en seraient dépendants, selon les estimations de l’America Society of Addiction Medecine. Avec un coût annuel pour la société évalué à 78,5 milliards de dollars.

Oxycontin et Vicodin populaires

L’Oxycontin et la Vicodin font partie des anti-douleurs prescrits trop facilement, très recherchés sur le marché noir. Ainsi que le Fentanyl, opiacé de synthèse cent fois plus puissant que la morphine. Seuls 2 milligrammes, l’équivalent de quatre grains de sel, peuvent tuer un homme. C’est cette substance qui a été retrouvée lors de l’autopsie du chanteur Prince.

Depuis peu, une nouvelle drogue de synthèse fait des ravages: le Carfentanil, elle-même 100 fois plus puissante que le Fentanyl et donc 10 000 fois plus que la morphine. Le Carfentanil est à l’origine utilisé dans les zoos pour endormir des éléphants ou des rhinocéros. Ces substances sont généralement mélangées avec de l’héroïne et à d’autres opiacés. Selon un récent rapport onusien, chaque jour 650 000 ordonnances d’opioïdes sont délivrées aux Etats-Unis.

Un 11-septembre chaque trois semaines

Le 10 août, Donald Trump a fini par qualifier la crise des opioïdes d'«urgence nationale», promettant un important budget pour lutter contre l’hécatombe. C’est Chris Christie, le gouverneur du New Jersey, l’homme à la tête de la Commission ad hoc mise sur pied par la Maison-Blanche, qui l’a pressé à agir en ce sens, seule solution selon lui pour sensibiliser l’opinion publique et négocier plus facilement une baisse du prix du Naloxone, utilisé comme «antidote» aux overdoses. Chris Christie ne craint pas les comparaisons: les opioïdes provoquent toutes les trois semaines autant de morts que les attentats du 11 septembre 2001, aime-t-il rappeler.

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Les médecins sont souvent montrés du doigt et considérés comme le problème n°1. Il n’est pas rare que des patients qui se font arracher une dent ou qui souffrent d’un dos capricieux se fassent ordonner des opioïdes sans même l’avoir demandé. Des médecins ont même été poursuivis pour meurtres multiples, jugés responsables de morts par overdoses. Fin août, le docteur Kostenko a été condamné à 20 ans de prison pour avoir fourni de l’Oxycodone à des patients sous addiction. Deux sont morts d’overdose. Il se montrait particulièrement peu scrupuleux en délivrant ses ordonnances: il a été jusqu’à en signer 375 pour plus de 250 patients en une seule journée. Des patients qu’il n’avait même pas vus.

Le nombre d’ordonnances d’opioïdes a connu un pic en 2010, avant de retomber. En 2015, elles restaient toutefois encore trois fois plus nombreuses qu’en 1999. De nombreuses personnes obtiennent aussi leurs doses via des plateformes internet ou le Dark Net, les rachètent ou les subtilisent à des malades. Il arrive que des médecins se fassent menacer. Ou pire. Le 26 juillet, un médecin de l’Indiana a été tué par le mari d’une patiente à laquelle il avait refusé de prescrire des opioïdes, soit-disant pour des douleurs de dos.

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La situation est particulièrement catastrophique en Virginie-Occidentale, où le taux d’overdoses mortelles est de 41,5 pour 100 000 habitants. Plus inquiétant: un bébé sur cinq né dans le principal hôpital d’Huntington a déjà été confronté à la drogue pendant la gestation. Également très touché, l’Ohio a décidé en mai dernier de poursuivre cinq groupes pharmaceutiques: il les accuse de cacher les risques liés aux opiacés.

Un tremplin vers l’héroïne

Si le fléau atteint une telle ampleur, c’est aussi parce que les opioïdes sont souvent un tremplin vers la consommation d’héroïne, bien moins chère. Médecin au Centre de contrôle et de prévention des maladies (CDC), Debbie Dowell le confirme: «Nous avons des preuves que l’extension de l’usage des opioïdes a joué un rôle majeur dans la hausse de la consommation d’héroïne. Une étude de 2013 a démontré que parmi les personnes qui avaient consommé de l’héroïne dans l’année, trois sur quatre étaient d’abord passées par de simples ordonnances d’opioïdes». Pour elle, une des clés pour freiner l’hécatombe est de rendre plus accessible le Naloxone, qui permet momentanément de couper les effets d’une overdose.

Frank Whitelaw n’est pas très optimiste. «La triste vérité est que nous ne gagnerons aucune guerre contre les opioïdes ou toute autre drogue ou produit de synthèse. Les humains chercheront toujours à trouver des voies pour alléger les douleurs émotionnelles et physiques à travers les substances. La décision d’en abuser n’incombe en fin de compte qu’au consommateur, jusqu’à ce que la dépendance prenne le dessus et là, c’est trop tard. Plus les gens en prendront conscience, moins j’aurais de cadavres à placer dans des sacs».


«Nous vivons dans une société surmédicamentée»

Oncologue à Manhattan, Sam (prénom fictif) a travaillé dans plusieurs États, dont celui de l’Ohio. Il a été confronté à des cas d’abus liés aux opioïdes qu’il prescrit à ses patients cancéreux. «Une femme âgée venait régulièrement dans mon cabinet demander de nouvelles ordonnances. Elle prétendait que les anti-douleurs ne faisaient pas d’effets», raconte-t-il. «Nous avons fini par effectuer des tests, et nous nous sommes rendus compte qu’elle n’avait aucune trace des médicaments dans le corps. On a compris par la suite que quelqu’un de sa famille remplaçait ses cachets par d’autres pilules!».

Les Etats-Unis sont un terrain particulièrement fertile pour créer ce genre d’addiction, dénonce-t-il. «Nous vivons dans une société où tout est surmédicamenté. Un jeune qui souffre d’un mal être se verra par exemple rapidement prescrire des antidépresseurs, alors que ce ne pourrait être qu’une phase «normale» par laquelle passent beaucoup d’adolescents.

Les antibiotiques sont également administrés trop facilement, c’est un vrai problème». Sam pointe du doigt les grands groupes pharmaceutiques, qui échappent à des règles strictes et à tout contrôle des prix. Autre difficulté: les cadres législatifs qui changent parfois d’un État à l’autre. «L’émergence des «pill mills», ces cliniques semi-légales où des médecins véreux distribuent des opioïdes à la chaîne à ceux qui paient cash, est dramatique. Cela a engendré des trafics entre États».

Il relève toutefois aussi certaines améliorations. «Quand les ordonnances sont enregistrées électroniquement, cela permet d’éviter des abus. Avant, des patients pouvaient se rendre avec la même ordonnance dans différentes pharmacies…». Il se souvient d’un autre cas auquel il a fait face. «J’avais un patient en chaise roulante qui souffrait d’un cancer. Son État justifiait le recours à des opioïdes. Mais un jour j’ai reçu un coup de fil du shérif qui m’a avertit que c’était un dealer».

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