10h34. L’alerte est donnée sur Telegram, une application de messagerie instantanée. De part et d’autre de la petite île bretonne d’Ouessant, des dizaines de poches résonnent pour signaler le message: «Un grand pipit supposé pâle posé dans un champ à Parluchen.» Un pipit de Godlewski, un passereau en provenance de Sibérie, aurait été repéré. Le temps est compté. La plupart des ornithologues cessent net leur activité, enfourchent leurs vélos et se précipitent au point de rendez-vous donné.

Lire aussi: La migration des oiseaux? Une affaire d’estomac

Sur place, 80 personnes, aux habits couleur camouflage, bottes de caoutchouc aux pieds, longues-vues et téléobjectifs au cou, font le pied de grue. La majorité n’a rien vu mais avec leur enregistreur, certains sont parvenus à recueillir le cri du volatile, et de petits groupes dissertent en écoutant la bande-son pour savoir s’il s’agit bien d’un pipit de Godlewski, considéré à Ouessant comme une rareté.

Troglodyte mignon

Nous sommes fin octobre, à l’extrémité du Finistère. Ouessant, 15 km2, un caillou plat comme un carrelet, jeté en mer. Tous les ans, un étonnant jeu de migration s’y déroule: celle des oiseaux, migrateurs réguliers ou perdus à plusieurs milliers de kilomètres de leur itinéraire, et celle des ornithologues venus pour les observer.

Entre ciel et mer, constamment baignée par les embruns, la petite île est un haut lieu de l’ornithologie française. Dès les années 1960, elle accueille les premiers camps de baguage du pays, cette technique qui consiste à passer un anneau autour de la patte de l’animal pour l’identifier et connaître ses habitudes. Car si Ouessant abrite son lot de nicheurs résidents – comme l’omniprésent troglodyte mignon ou la rare locustelle tachetée –, elle constitue également de par sa position une étape privilégiée pour de nombreux migrateurs.

Oasis pour les oiseaux

Chargé de recherche «migrations» à la Ligue pour la protection des oiseaux, la LPO, Louis Sallé rédige en ce moment un atlas des oiseaux migrateurs traversant la France. C’est un habitué d’Ouessant, qu’il fréquente depuis seize ans. Pour expliquer le phénomène, il parle d’«effets conjoints». «Ouessant me fait penser à une oasis, un refuge avec de la nourriture et de la lumière.» Terre la plus occidentale de la métropole française, elle est particulièrement bien placée: un précieux point de chute pour les volatiles franchissant l’Atlantique, comme pour ceux venant du nord et suivant le littoral afin de rejoindre le sud de l’Europe ou l’Afrique.

Ainsi à la croisée des routes migratoires, les oiseaux peuvent y venir de partout. Attirés par la lumière du Créac’h, le phare le plus puissant d’Europe, comme l’étaient avant les navires pénétrant la Manche, ils trouvent abri dans les épais buissons d’ajoncs et de ronces qui ont colonisé l’île et les protègent des prédateurs. Une aubaine même si certains, perdus en mer, ne retrouveront jamais leur chemin. Enfin, dernier argument pour expliquer le phénomène ouessantin: le nombre élevé d’ornithologues présents permet, lui aussi, de détecter davantage d’espèces.

«Lorsque tu débutes dans la coche, très rapidement, tu as envie de voir le plus d’oiseaux possible et la liste n’est jamais arrêtée»

Antoine, 35 ans

Car dans l’ornithologie, ces «cocheurs» qui viennent à Ouessant forment une catégorie à part. Ce sont des collectionneurs. Ils cherchent le «bec rare», l’oiseau qui n’a rien à faire là, pour l’ajouter à leur liste. En 2013, Antoine Rougeron a créé Cocheurs.fr, où chacun peut répertorier ses observations. Sur le site internet aux 1500 inscrits, un classement des membres les plus zélés existe. Le graal, c’est la «self-found», ou la découverte d’une espèce jamais observée sur le territoire auparavant. Quelques années plus tard, un fil Telegram a suivi pour avertir des trouvailles en direct. Agé de 35 ans, Antoine témoigne: «Lorsque tu débutes dans la coche, très rapidement, tu as envie de voir le plus d’oiseaux possible et la liste n’est jamais arrêtée. Certains sont seulement visibles dans une région ou à une époque particulière et chaque année des nouveautés sont aperçues.»

Dans ce milieu très masculin, jeune – autour de la trentaine – et plutôt éduqué, la plupart des participants travaillent dans l’environnement, comme chercheurs, en association ou en bureau d’étude – l’émulation est très forte. Et depuis quelques années, avec la démocratisation du matériel photo et des optiques, la discipline attire de plus en plus de monde.

Chasse aux trésors

Jean-Philippe Siblet a été un des premiers à venir, il y a trente-sept ans. Il a depuis fondé l’Association naturaliste d’Ouessant, l’ANO, et revient chaque année. En parcourant les buissons du Kun, à l’ouest de l’île, il se souvient, avec nostalgie: «Au départ, nous étions quatre ou cinq à cocher ici. On se retrouvait à la pause pour noter nos observations sur un tableau noir, c’était du déclaratif. Aujourd’hui, cela peut monter jusqu’à 200 personnes! Avec les réseaux sociaux, les ornithologues se précipitent.» Certains reconnaissent en effet pouvoir effectuer un millier de kilomètres sur un coup de tête pour une paruline ou un canard rare. «Ils sont aussi suréquipés, possèdent des objectifs qui coûtent des milliers d’euros et sont devenus bien plus exigeants.»

Mais même si elle comporte ses excès, cette exaltation est plutôt une bonne nouvelle pour les scientifiques. Comme en atteste Louis Sallé, lui-même cocheur et utilisateur des données recueillies dans ses recherches. «Nous avons tout intérêt à ce que le niveau soit bon car cela nous sert par la suite pour étudier les espèces et leurs habitudes.» Un bel exemple de sciences participatives, aux allures de chasse aux trésors.