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La panure mâle est reconnaissable à la moustache qu’il porte en plumage nuptial.

Biodiversité (4/5)

La panure à moustaches, intrigant oiseau des roseaux

Située sur la rive sud du lac de Neuchâtel, la réserve naturelle de la Grande Cariçaie abrite des espèces qui ne vivent que dans les milieux humides. Parmi elles, cet inclassable passereau qui se laisse assez facilement observer

Debout sur la passerelle en bois qui mène au port et à la plage aménagée de Gletterens, au cœur de la Grande Cariçaie, le regard se perd dans la marée verte des roseaux. La végétation semble impénétrable, mais on entend çà et là divers gazouillis et piaillements. Il y a de la vie là-dedans! Et notamment des panures à moustaches. Ces drôles de petits oiseaux sont la coqueluche des ornithologues, en raison de leurs mœurs originales et de leur rareté. Quelques dizaines de couples à peine sont installés en Suisse. Et nous sommes ici au meilleur endroit qui soit pour les apercevoir…

La vie de la panure à moustaches est intimement liée à celle des roseaux. Ces plantes palustres – qui vivent dans les marais – lui offrent à la fois le gîte et le couvert. Le menu de l’oiseau, un passereau de la taille d’une mésange charbonnière, se compose durant l’été de petits insectes et araignées prélevés dans la vase ou la litière. L’hiver, quand cette source de nourriture se tarit, il devient végétarien et se contente de graines de roseaux. «Son estomac se transforme à l’automne pour s’adapter à ce nouveau mode d’alimentation. Ce phénomène est très rare chez les oiseaux», relève Michel Antoniazza, biologiste au sein de l’Association de la Grande Cariçaie, qui suit cette espèce depuis son arrivée en Suisse voilà une quarantaine d’années.

Car la panure à moustaches est une immigrée. Ses premières nichées en Suisse remontent à 1976 et seraient liées à la mise en culture de larges surfaces de polders aux Pays-Bas durant les années 1960. Partie à la recherche de nouveaux territoires, la panure a trouvé la rive Sud du lac de Neuchâtel à son goût. C’est qu’elle affectionne les grandes étendues de roselières d’un seul tenant, où elle forme de colonies. Avec ses près de 700 hectares de marais, la Grande Cariçaie avait de quoi lui plaire! Une quarantaine de couples y résident désormais. La seule autre population de Suisse, de plus petite taille encore, se trouve dans la réserve naturelle de l’île Saint-Pierre, sur le lac de Bienne.

Toujours à l’affût sur la passerelle en bois de Gletterens, il nous faut recourir à l’oreille exercée de Michel Antoniazza pour reconnaître le chant des «compagnons de la panure», comme les appelle l’ornithologue. Ici, une stridulation qui évoque celle d’un insecte: c’est la locustelle luscinioïde, un autre oiseau rare, dont 90% de la population suisse vit dans la Grande Cariçaie. Là un bruit de trompette: voilà l’acariâtre foulque macroule, sorte de canard trapu, beaucoup plus fréquent. Puis, tout proche, un babil grinçant ponctué de quelques notes flûtées: «Ça, c’est un passereau des roselières, très courant dans la réserve, la rousserole effarvatte. Elle imite la panure», dénonce Michel Antoniazza, pas dupe. Les auteurs spécialisés comparent le chant de la panure au bruit d’une corde de mandoline pincée ou à celui de la brusque contraction d’un ressort. Nous voilà bien avancés…

Elle est très curieuse

«Pcheu-pcheu-pcheu»: cette fois, c’est Michel Antoniazza qui émet des chuintements tout en agitant les cannes des roseaux. «La panure à moustaches étant très curieuse, on peut l’attirer de cette manière», explique l’ornithologue. Au bout de quelques instants, il s’immobilise, les jumelles devant les yeux: «Elles arrivent!» Un petit groupe de panures s’approche en effet en voletant au ras des roseaux. Elles s’agrippent avec agilité à l’extrémité des cannes qui ploient à peine sous leur poids plume. Il y a là un mâle, splendide avec sa «moustache» – des plumes noires qui vont du bec à a gorge – et des juvéniles de couleur fauve, nés quelques semaines plus tôt. L’observation a été furtive: déjà, les oiseaux ont replongé dans les profondeurs de la roselière…

Très productives, les panures à moustaches peuvent effectuer jusqu’à trois pontes entre avril et juillet, avec à chaque fois 4 à 6 œufs. Mais la majorité des oisillons ne parviennent pas à l’âge adulte. «Cette saison, il y a eu de fortes pertes dues à l’augmentation brutale du niveau du lac, suite aux intempéries. Les nids de la panure étant posés non loin du sol inondé, sur des mottes de végétaux secs, ils peuvent facilement être inondés», déplore le biologiste. Lorsque la reproduction fonctionne bien et qu’il y a beaucoup de juvéniles sur le même territoire, un certain nombre d’entre eux s’envole à l’automne pour trouver de nouveaux lieux où s’établir. Cela n’est cependant pas chose aisée, les roselières ayant beaucoup régressé dans nos régions au cours du siècle passé.

En Europe occidentale, les panures sont extrêmement dispersées, avec des populations situées dans l’ouest de la France, en Camargue ou encore au bord du lac de Constance. «Cette répartition est en soi une menace pour la survie de l’espèce, car ces petites populations isolées sont d’une grande précarité», indique Michel Antoniazza. Qui s’inquiète de l’effet qu’auront les changements climatiques sur son oiseau de prédilection: «Si les hivers deviennent trop doux, les panures risquent de revenir trop tôt à leur régime insectivore et pourraient alors mourir de faim en cas de retour du froid. Par ailleurs, on attend de plus en plus d’épisodes de précipitations intenses, avec le risque d’inondation des nids que cela comporte.»

Le biologiste insiste sur l’importance de conserver les milieux uniques que sont les grandes étendues de marais comme la Grande Cariçaie, qui abritent de nombreuses autres espèces animales et végétales. «Les marais constituent un habitat très spécifique. Certaines espèces, comme la panure à moustaches, y sont totalement inféodées, c’est-à-dire qu’elles ne peuvent pas vivre ailleurs», souligne Michel Antoniazza.

Avant de se quitter, on aimerait encore savoir d’où vient ce nom de «panure», qui évoque plus l’escalope viennoise que le passereau des roseaux. «Auparavant, on l’appelait la mésange à moustaches, mais on s’est aperçu qu’il s’agissait génétiquement d’une famille à part, plus proche des alouettes que des mésanges. Du coup, on a traduit son nom latin «Panurus» en français, mais ce n’est vraiment pas joli», regrette Michel Antoniazza, qui l’aurait bien appelée «paludine», en référence à son mode de vie palustre. Qui dit mieux?


Carte d’identité

Nom français. Panure à moustaches.

Nom latin.  Panurus biarmicus.

Statut de protection. Vulnérable, selon la liste rouge nationale des espèces menacée.

Aire de répartition. Europe occidentale et orientale, répartition très morcelée.

Conseils d’observation. Se munir de jumelles et se poster à l’affût dans la roselière.

Ne pas confondre avec… les autres passereaux des marais. Le mâle est identifiable dans son plumage nuptial. Mais pour qui n’a pas l’œil exercé, la femelle et le juvénile peuvent être confondus avec d’autres oiseaux, comme la rousserolle effarvatte.


Les merveilles du plus grand marais lacustre de Suisse

Avec ses 2500 hectares de hauts-fonds lacustres, 700 de marais et 1100 de forêts, la Grande Cariçaie est le plus grand ensemble marécageux lacustre de Suisse. Cette mosaïque de milieux s’est formée lors de la première correction des eaux du Jura, à la fin du XIXe siècle. Les grands travaux hydrauliques entrepris à cette époque dans le but de libérer de nouvelles terres cultivables ont entraîné une baisse de trois mètres du niveau des lacs de Neuchâtel, de Bienne et de Morat. Des marais se sont alors formés sur la rive sud du lac de Neuchâtel, à partir de hauts-fonds sableux émergés.

Ces zones naturelles n’ont été mises sous protection qu’à partir des années 1980, après l’abandon d’un projet autoroutier entre Yverdon-les-Bains et Estavayer-le-Lac, qui avait fait l’objet d’une forte opposition de la part de Pro Natura et du WWF Suisse. Huit grandes réserves naturelles ont été définies, qui sont réparties sur les cantons de Vaud, Fribourg, Neuchâtel et Berne. La Grande Cariçaie bénéficie également d’une reconnaissance internationale, en tant que site de la Convention de Ramsar sur la protection des zones humides.

Des canards en hiver

La rive sud du lac de Neuchâtel est notamment connue pour la grande diversité de ses oiseaux: quelque 120 espèces s’y reproduisent, dont certaines sont très rares, comme le héron pourpré ou la panure à moustaches. La région joue aussi un rôle important pour l’hivernage de canards comme les fuligules morillons et milouins ou la nette rousse.

Par ailleurs, 16 des 20 espèces d’amphibiens de Suisse vivent dans les réserves de la Grande Cariçaie, qui abritent notamment une des plus grandes populations de rainette verte du pays. Un grand nombre d’insectes, de reptiles et de plantes rares peuvent enfin y être rencontrés. Chaque été, le centre Pro Natura de Champ-Pittet et le centre-nature BirdLife de La Sauge à Cudrefin proposent aux familles diverses activités pour découvrir ces richesses.

Plus d’informations: www.grande-caricaie.ch, www.pronatura-champ-pittet.ch et www.birdlife.ch/fr/lasauge


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