Plus de 18 tonnes de fourmis sous les pieds

Entomologie Cet été, «Le Temps» vous propose de découvrir les recherches menées dans le Parc national suisse,à l’occasion de son centenaire

Premier volet consacré aux fourmis, habitants discrets mais incontournables de la réserve

Quiconque visite le Parc national suisse, en Basse-Engadine, aura tendance à scruter les cimes et les cieux à la recherche de cerfs, chamois, bouquetins, gypaètes barbus et autres aigles royaux. Pourtant, une bonne partie de la vie du parc se déroule au ras du sol, à hauteur de fourmi. Ces insectes sociaux se plaisent en effet au sein de la plus ancienne réserve naturelle de Suisse, qui fête cet été son centenaire. Quelque 35 espèces de fourmis, sur les 140 que compte le pays, y sont représentées. Un petit monde encore largement méconnu que les myrmécologues, ou spécialistes des fourmis, tentent de mieux comprendre.

«Selon nos calculs, le poids d’un des principaux groupes de fourmis au sein du Parc national, les fourmis des bois, atteint 18,5 tonnes, soit l’équivalent de la masse de tous les bouquetins! Cela montre que même si on les ignore souvent, ces petits organismes mènent le jeu», souligne Christian Bernasconi, directeur du centre Pro Natura du Lucomagno au Tessin, tandis qu’on chemine en direction d’une colonie de fourmis située à Il Fuorn, au cœur du parc. «Cette colonie, qui fait l’objet d’un suivi régulier depuis les années 1950, est située juste à côté de la maison où sont logés les chercheurs à l’intérieur du parc, ce qui nous simplifie beaucoup la tâche», s’amuse le biologiste.

Sur place, on découvre une clairière fortement pentue, parsemée de dizaines de petits monticules constitués de matériel végétal sec. «Ces fourmilières, ou nids, ont été construites par Formica exsecta, une espèce de fourmis qui se plaît dans les secteurs semi-forestiers situés en altitude», indique Anne Freitag, conservatrice au Musée de zoologie de Lausanne, qui participe aux recherches menées au Parc national.

«Formica exsecta est en quelque sorte une cousine des fourmis des bois, ces fourmis forestières très répandues en Europe. Leurs nids en forme de dôme se ressemblent, sauf que ceux des fourmis des bois sont souvent plus gros, et fabriqués à partir d’aiguilles de sapin. Les fourmis elles-mêmes ont une apparence assez proche, mais Formica exsecta se reconnaît facilement grâce à son encoche sur la tête», explique Arnaud Maeder, directeur du Musée d’histoire naturelle de La Chaux-de-Fonds, également associé à l’étude de la colonie. Le myrmécologue attrape avec adresse une fourmi qui trotte sur une fourmilière et l’immobilise en la maintenant par les pattes pour ne pas l’écraser. Un coup d’œil au travers d’une loupe permet alors d’observer sa morphologie particulière. «C’est comme si elle avait reçu une enclume sur la tête», compare Anne Freitag.

Les scientifiques aimeraient mieux comprendre le lien entre l’évolution de la colonie d’Il Fuorn et l’environnement. Le premier comptage, effectué en 1953, a révélé l’existence de 23 fourmilières actives; il y en aurait aujourd’hui autour de 70. Alors que certains nids persistent depuis plus de 60 ans, d’autres sont assez vite abandonnés au profit de nouvelles constructions. Cette souplesse serait rendue possible par le fait que chaque fourmilière abrite plusieurs reines, qui peuvent si nécessaire être remplacées ou fonder d’autres nids.

«L’évolution des colonies semble liée à la dynamique forestière, car des nids sont souvent écrasés lors de la chute d’arbres morts. Les cerfs jouent aussi probablement un rôle: il leur arrive d’abîmer les fourmilières en venant brouter l’herbe qui pousse autour», relate Anne Freitag. «L’avantage de mener ces recherches au cœur du Parc national, c’est qu’on est sûr que les processus observés sont naturels et non liés à l’être humain», relève Arnaud Maeder. La colonie d’Il Fuorn bénéficie effectivement de tranquillité, puisqu’elle est située à distance des sentiers de randonnée, que les visiteurs ne sont pas censés quitter.

Cette année, les myrmécologues sont de retour sur le site pour un nouveau relevé des nids. Ils parcourent leur terrain d’étude les yeux au sol, à la recherche de fourmilières déjà connues ou d’autres nouvellement apparues. Chaque nid est photographié et ses mensurations relevées. Ils sont aussi équipés d’un transpondeur permettant une identification précise. Au cours de leurs recherches, on voit régulièrement les scientifiques s’agiter et taper des pieds. «Les fourmis nous grimpent dessus et larguent de l’acide formique, une substance irritante qui leur sert à se défendre des prédateurs et à attaquer leurs proies», raconte Arnaud Maeder. L’odeur caractéristique de cet acide, qui évoque celle du vinaigre, est nettement perceptible lorsqu’on s’approche un peu trop d’une fourmilière.

Mais au fait, pourquoi s’intéresser à F. exsecta en particulier? «Outre les fourmis des bois, sur lesquelles portent déjà de nombreuses recherches, la plupart des autres espèces de fourmis ne construisent pas de nids, ce qui rend leur étude très difficile», justifie Anne Freitag, qui précise que ces travaux relèvent surtout de la recherche fondamentale. «Il est aussi important de mieux connaître les différentes espèces de fourmis du parc et leurs modes de vie dans un objectif de conservation», complète Arnaud Maeder.

Les fourmis des bois, en particulier, font l’objet de mesures de protection en Suisse depuis 1966, en raison de leur rôle majeur dans les écosystèmes forestiers: non contentes de réguler les effectifs de certains insectes nuisibles, elles concourent aussi à la dissémination des graines et à l’aération des sols. «Alors qu’on croyait les fourmis des bois bien connues, j’ai identifié une nouvelle espèce dans le Val Mingèr en 2009, alors que j’effectuais ma thèse dans le parc», indique Christian Bernasconi. Morphologiquement très proche des autres fourmis des bois, cette espèce, pour l’heure baptisée Formica helvetica, a pourtant un code génétique et un comportement bien différent.

Cette «nouvelle» fourmi n’a jamais été observée à l’extérieur du Parc national suisse. Preuve est faite qu’observer la nature au niveau de ses pieds peut amener de belles surprises.

«Alors qu’on croyait les fourmis des bois bien connues, j’ai identifié une nouvelle espèce dans le parc en 2009»