Shatoosh passe de longues heures dans la solitude à contempler portes, allées et buissons. Mais ses photos le prouvent: il n’est pas farouche pour autant, et encore moins ascète. Lorsqu’un homme paraît, il lui tourne volontiers autour. Et lorsque plusieurs d’entre eux se rassemblent un beau dimanche autour d’un barbecue, il ne les lâche plus. Planté près d’une chaise ou sous la table, il les épie patiemment en attendant de partager quelques morceaux de leur repas.

Rien d’étonnant à cela. Hommes et chats cohabitent très bien ensemble. Et ce, depuis très longtemps. Depuis que les hommes ont commencé à pratiquer l’agriculture, il y a quelque 10’000 ans, et à constituer des réserves de grains. Ils ont alors trouvé dans les chats des auxiliaires précieux contre les rongeurs qui s’attaquaient à leurs stocks. Et les chats ont trouvé dans les hommes des «attire-proies» formidables. Un pacte tacite s’est alors conclu entre les deux parties.

Un pacte qui s’est renouvelé au cours des âges… et qui a connu certains épisodes marquants. A en croire le vétérinaire Joël Dehasse, le félin aurait par exemple sauvé l’industrie japonaise de la soie aux XVIe et XVIIe siècles, à un moment où cette activité était gravement menacée par des invasions de souris. C’est bien simple, résume le spécialiste, «le chat est plus social avec les humains qu’avec les chats».

Mais quelle différence de taille! Les photos de Shatoosh s’avèrent spectaculaires de ce point de vue. Observé d’un chat se promenant normalement à terre, le monde des hommes est gigantesque. Notre bureau en bois ressemble à une armoire, au point que nous mettons un moment pour l’identifier. Et nos silhouettes, perçues du bas du mollet, s’élèvent comme des tours.

«Les chats domestiques n’ont jamais connu autre chose que ce rapport inégal de taille», rassure l’écrivain scientifique Jean-Luc Renck. «Lorsqu’ils sont enfants, ils côtoient une mère immense. Et lorsqu’ils en sont détachés, ils accomplissent un transfert vers d’autres géants. Ils en ont l’habitude: ils commencent au ras du sol pour finir à peine plus haut.»

Les chats n’ont pas peur des hommes tant que ces derniers affichent à leur égard un comportement adéquat. Mais il y a certains gestes à éviter, sous peine d’effaroucher l’animal. «Il faut se garder de forcer le contact, conseille ainsi Jean-Luc Renck. L’homme ne doit pas trop aller au chat, il doit le laisser venir. Et puis s’il croise son regard, il serait bien avisé d’agir comme lui en pareil cas, soit de cligner des yeux de temps en temps et de ne pas trop attendre avant de détourner la tête.»

Mais c’est là une subtilité qui dépasse les plus petits. «Les jeunes enfants se comportent souvent en brutes», remarque la vétérinaire comportementaliste Valérie Dramard. «Et bien que leur taille les rende moins impressionnants, ils font souvent plus peur aux chats que les adultes.»

Ces félins sont des malins cependant. «Ils savent aussi très bien tourner leur déficit de taille à leur avantage, remarque Jean-Luc Renck. Ne s’en servent-ils pas pour se cacher sous les lits et s’enfiler dans les interstices?»