Cet article est publié en accès libre vu l’importance de ces informations pour le débat public. Mais le journalisme a un coût, n'hésitez donc pas à nous soutenir en vous abonnant.

L’obligation du certificat covid sera-t-elle étendue aux restaurants et aux cinémas? Le Conseil fédéral pourrait se prononcer ce mercredi, après des semaines de statu quo et de remplissage de lits d’hôpitaux. Réclamé par les uns, écarté par les autres, à quoi servirait exactement le passeport?

Le certificat covid suisse est bâti sur un code QR regroupant quelques informations personnelles (nom, date de naissance, etc.) et d’autres données liées à l’immunité (date de la vaccination ou d’un test de dépistage). On le présente sur une feuille ou l’application mobile Covid Certificate là où le sésame est exigé, afin de prouver que l’on a été vacciné, guéri, ou bien que l’on n’a pas été récemment infecté.

Lire aussi: Le passe sanitaire s’impose en Europe

L’objectif de ces passeports est double: inciter à la vaccination et limiter la transmission virale dans les endroits où elle aurait autrement lieu. Et même triple, si l’on considère la possibilité pour le passe de bâtir une situation favorable face aux assauts hivernaux du virus.

Un effet contre-productif sur les détracteurs du vaccin

Sur le premier point, les travaux scientifiques sur le sujet sont plutôt rares. Une étude en preprint, encore non validée scientifiquement et déposée sur le serveur ouvert MedRxiv, s’est intéressée à l’impact de l’obligation du certificat covid sur la couverture vaccinale au Royaume-Uni.

Menée en avril à l’aide d’un questionnaire auprès de 16 527 personnes dont la plupart n’étaient pas vaccinées, elle suggère que les certificats pourraient avoir un effet contre-productif dans la frange de population la plus réfractaire aux vaccins. Là-bas, le Covid Pass rentrera en application dans les boîtes de nuit et les salles de sport fin septembre.

Le questionnaire demandait par exemple: «Si un certificat covid était requis pour participer à des manifestations sportives, culturelles ou pour aller au pub ou au restaurant, seriez-vous plus enclin à vous faire vacciner?» Résultat, les personnes se déclarant pencher vers le refus du vaccin au moment de répondre ont en majorité indiqué que le covid passe ne changerait pas leur intention, voire qu’il la renforcerait.

Les auteurs de l’étude, des épidémiologistes de la London School of Hygiene and Tropical Medicine et de l’Université de Saint Andrews, ont en particulier observé ces réticences chez les jeunes, les non-Blancs et les personnes n’ayant pas l’anglais pour langue maternelle et alertent quant au risque de créer des «poches» de population dans lesquelles le coronavirus pourrait circuler et faire des dégâts. «Nos résultats suggèrent que les passeports vaccinaux peuvent non seulement dégrader la situation sanitaire dans des populations marginalisées, mais aussi renforcer la méfiance envers le gouvernement et les instances de santé publique», écrivent-ils en conclusion.

Notre interview de Julien Riou, épidémiologiste: «Tant qu’il reste des gens à infecter, l’épidémie continuera»

Un succès français

Si l’on regarde de l’autre côté de la Manche, l’expérience française décrit un autre scénario. Annoncée au début de l’été et officiellement introduite le 9 août, l’instauration du passe sanitaire a favorisé une vague de vaccinations dans la population générale, même si les plus réfractaires ont peut-être, comme au Royaume-Uni, persisté dans leur refus.

«Le premier objectif [du passe sanitaire] était d’inciter à la vaccination en évitant aux vaccinés de devoir faire des tests PCR répétés pour aller au bar, au restaurant ou au cinéma. Cet objectif a été atteint puisque la couverture vaccinale est passée de 50 à plus de 70% de la population en quelques semaines durant l’été», constate le directeur de l’Institut de santé globale de l’Université de Genève, Antoine Flahault. Entre-temps, la Suisse a vu sa couverture vaccinale stagner un peu au-dessus de 50%.

Lire aussi: Cinq pistes pour relancer la vaccination en Suisse

Comme un confinement

Sur la limitation de la transmission virale, les études manquent également. Le passe sanitaire, en barrant de fait l’accès aux bars, restaurants, cinéma et autres établissements ou manifestations aux personnes ne pouvant prouver leur immunité, agit à la manière d’un confinement: il freine la circulation virale… les fermetures et leurs répercussions économiques et sociales en moins.

Lire aussi: La France ouvre la voie au passe sanitaire… et à de nouvelles manifestations

Pour Antoine Flahault, là aussi, le passe semble avoir atteint son objectif puisque «les Français, qui connaissaient depuis le début du mois de juillet une croissance exponentielle de leur épidémie, ont pu la maîtriser dans le courant du mois d’août sans avoir à prendre de nouvelles mesures de confinement. La France bénéficie aujourd’hui de l’une des situations épidémiologiques les plus favorables d’Europe de l’Ouest, avec un taux de reproduction durablement sous la valeur de 0,85.» (1,10 en Suisse).

Reste néanmoins une inconnue de taille: le passe sanitaire suffira-t-il à limiter l’épidémie hivernale? «Si les pays voisins font l’expérience cet automne et cet hiver d’un rebond alors que la France arrive à l’éviter, on pourra probablement l’attribuer au passe sanitaire, par l’effet direct d’équivalent de «confinement» qu’il entraîne et par l’augmentation de la couverture vaccinale qu’il suscite», estime Antoine Flahault.

Fin de partie au Danemark

Les données sur l’efficacité des vaccins, amoindrie depuis l’émergence du variant Delta, confirment petit à petit que la vaccination seule ne suffira pas à empêcher de futures vagues épidémiques. Les certificats covid constituent donc, au même titre que les gestes barrières et que le maintien de la distanciation sociale, une mesure de protection supplémentaire permettant de maintenir la circulation virale à un bas niveau. Certes, au prix de libertés. «Toutes les mesures de lutte contre la pandémie restreignent la liberté, admet Antoine Flahault. Le passe sanitaire cependant pourrait s’avérer un moindre mal en matière de privation de libertés s’il permet d’éviter de nouveaux confinements et s’il préserve des vies humaines, la vie sociale du plus grand nombre ainsi que l’activité économique du pays.»

Sur ce point, l’expérience du Danemark tendrait à rassurer les restaurateurs. Les Danois ont abandonné le certificat covid depuis le 1er septembre dans les cafés et restaurants, et dans les boîtes de nuit à partir du 10 septembre, après des mois d’utilisation, grâce à leur couverture vaccinale de 72% voire de 100% chez les plus de 60 ans.

Tirant le bilan, le Ministère de la santé danois a publié un rapport évaluant les conséquences du certificat. Repéré par France Info, le document conclut qu’après trois semaines de «coronapas», la fréquentation des restaurants, des coiffeurs, des théâtres et des commerces avaient retrouvé son niveau pré-pandémique. Seule exception: les lieux nocturnes, bars et discothèques, soumis à des restrictions plus importantes, ont connu une baisse des visites. Satisfait de l’expérience, le royaume, enfin, ne s’interdit pas d’y revenir si la situation venait à se détériorer.