La guérison et le bien-être du patient sont la raison d’être des institutions de santé. Malgré cette évidence, inclure l’avis, les désirs et les ressentis des patients dans leurs parcours de soins n’est pas habituel. Leur intégration grandissante va de pair avec l’adoption des approches interdisciplinaires dans le fonctionnement des équipes traitantes. A savoir la mise en commun des connaissances de multiples spécialistes, dont le patient et ses proches, pour travailler ensemble à la compréhension d’un dossier médical et à la prise de décision en vue d’une intervention. La démarche est reconnue pour abaisser les risques d’erreurs médicales et les coûts. Depuis toujours, le travail en équipe est reconnu comme la clé du succès dans la plupart des secteurs économiques. Concernant la santé, le mode de fonctionnement très hiérarchisé a freiné son développement. Il a fallu attendre 2010 pour voir cette approche faire l’objet d’une recommandation par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP).

Comment les milieux hospitaliers, où tout le pouvoir est souvent laissé au plus capé des médecins, procèdent pour se mettre à l’horizontale et accorder de la parole et du pouvoir décisionnel à tous les membres d’une équipe médicale comme au patient? Ce dernier peut-il vraiment être entendu, au même titre qu’un professionnel de la santé, et peut-il compter sur l’esprit d’ouverture et d’autocritique de l’équipe qui le prend en charge? Derrière l’interdisciplinarité se cache une véritable révolution culturelle où les directions des institutions jouent un rôle capital pour créer un environnement qui encourage le changement.

Mise au pluriel

Dans la santé, l’interdisciplinarité se met progressivement en place depuis la moitié du XXe siècle pour faire face à une réalité très occidentale: le vieillissement de la population va de pair avec l’augmentation de la complexité des cas. Les maladies chroniques et le cumul de plusieurs pathologies liées à l’âge deviennent courants et un seul médecin ne s’y retrouve plus. En parallèle, la montée en technicités des traitements et des analyses demande des professionnels de plus en plus spécialisés, créant des fonctionnements en silo.

Il faut néanmoins attendre 2010 et une étude parue dans la plus renommée des revues médicales, The Lancet, pour observer une montée des pratiques interdisciplinaires. L’étude lance le cri d’alarme: aux Etats-Unis, un patient sur dix est victime d’événement indésirable associé aux soins, la sécurité des patients est en jeu! La prise de conscience est globale et le constat unanime: un professionnel de santé n’est plus capable, à lui seul, de garantir une prise en charge médicale optimale. Face à ce constat, le milieu de la santé réalise que «l’approche en équipe a le pouvoir d’optimiser la prise en charge tout en réduisant les risques pour le patient», déclare Rodolphe Eurin, directeur de l’Hôpital de La Tour.

Réunir ne suffit pas

L’«approche en équipe» a un nom: l’interdisciplinarité. Elle consiste à réunir plusieurs intervenants de professions différentes autour d’un patient. L’Organisation mondiale de la santé préfère le terme d’interprofessionnalité. Elle y inclut la notion de renforcement des connaissances dans sa définition: «un apprentissage et une activité qui se concrétisent lorsque des spécialistes issus d’au moins deux professions travaillent conjointement et apprennent les uns des autres au sens d’une collaboration effective qui améliore les résultats en matière de santé». La démarche inclut le fait que les différents professionnels sachent interagir en bonne intelligence entre eux pour prendre ensemble les décisions relatives aux soins.

En Suisse, l’OFSP a mis sur pied des recommandations pour l’établissement de programmes d’enseignement pour les approches interprofessionnelles. Genève est pionnière dans la formation: depuis 2013, tous les cursus de professions de soins passent par le Centre interprofessionnel de simulation (CIS). Patricia Picchiottino, fondatrice et actuelle directrice adjointe du CIS, indique que le but de la formation est d’éduquer les professionnels à apprendre «avec», «de» et «sur» les autres. «Etre juste dans le nous est une simple mutualisation des compétences et ne suffit pas. Il faut apprendre les uns des autres et savoir intégrer les informations.» Pour y parvenir, le CIS base sa formation au niveau le plus précoce des cursus de toutes les professions de soins pour avoir le plus d’impact. «Nous utilisons des techniques de simulation issues du monde de l’aviation et de l’industrie qui ont compris depuis longtemps que l’analyse de la sécurité d’un système complexe ne pouvait pas être réglée de manière traditionnelle. Nous aidons les étudiants à interagir en permanence et à rationaliser leurs processus pour améliorer leur approche et comportement», indique Thomas Fassier, directeur du CIS.

Si le curriculum des étudiants genevois de toutes les professions de soins passe désormais obligatoirement par le CIS, le Directeur de l’Hôpital de la Tour en demande encore plus pour que ses équipes soient pleinement fonctionnelles dans leurs interactions. «Une approche en équipe telle que nous la souhaitons nécessite que la direction s’engage pleinement dans cette cause très importante, à la fois pour le patient et pour le système. C’est aussi une valeur ajoutée essentielle de l’institution pour ses médecins de stimuler le bon environnement de travail, bien au-delà de la mise à disposition d’un plateau technique.», dit-il.

Unité de lieu, d’action et de temps

Pour savoir comment se passe concrètement l’interaction entre les différentes professions de la santé et le patient, le Centre de médecine du sport de l’Hôpital de La Tour est représentatif de la diversité des professions de soins pouvant intervenir pendant le parcours d’un sportif blessé. Une rupture des ligaments croisés du genou lors d’une sortie à skis et les radiologues, physiothérapeutes, médecins du sport, infirmiers et autres chirurgiens défilent.

A l’Hôpital de La Tour, l’interaction entre ces professionnels se fait d’abord par la proximité de lieu. Le centre actuel abrite toutes les disciplines sous le même toit, afin de favoriser la proximité des personnes, les probabilités de rencontre aux hasards des couloirs ou des pauses café. Le bâtiment a été pensé pour décloisonner les disciplines et créer une unité de lieu, d’action et de temps. «L’idée est de mettre en réseau les compétences des différents acteurs de soins», indique le docteur Finn Mahler, médecin-chef au service de médecine du sport de l’Hôpital de La Tour. Des rencontres qui créent des liens entre les personnes, un pas déterminant pour la confiance et le respect des différentes individualités.

Finn Mahler se souvient que cette interaction de lieu n’a pas toujours existé. «En 1995, lors de la création du centre, nous étions basés sur le parking de l’Hôpital. Nous nous adressions à nos collègues par lettres internes. Les échanges les plus élaborés se faisaient par colloques ou les connaissances de chaque discipline se transmettaient de manière très théorique.» Aujourd’hui, lorsque le médecin du sport discute avec son patient des résultats d’imagerie de son genou meurtri, plus question de le faire en silo. Il peut afficher les radios d’imagerie sur un écran, tout en conviant le physiothérapeute pour parler avec le patient. «Lorsque le physio raconte sa partie, j’apprends beaucoup de choses utiles, car il connaît mieux certaines parties du métier. Si je ne comprends pas l’image, j’appelle le radiologue et on discute en direct, devant le patient», indique-t-il.

Ainsi, le patient voit comment fonctionnent les professionnels et l’équilibre de la relation patient-traitant s’en voit changé. En une consultation, le patient peut entendre l’avis de plusieurs spécialistes et participe au dialogue, il se sent maître de son destin médical et gagne en confiance. «Le fait de rassembler et le cas échéant, de confronter les avis augmente la qualité des décisions thérapeutiques et rassure le patient qui ne ressentira plus le besoin de consulter un autre médecin. C’est au bénéfice du patient et de la facture pour le système de santé qui s’en trouve amoindrie», rajoute Rodolphe Eurin.

Faire tomber les hiérarchies

Pour que le système fonctionne, les hiérarchies doivent tomber. Peu importe le titre, le grade ou l’ancienneté, les avis doivent venir des connaissances et de l’expérience de chaque spécialiste. Une véritable culture est en place au sein de l’Hôpital de la Tour, elle était palpable lors de cette interview fait de dialogue, de paroles franches et d’honnêteté. François Fourchet, physiothérapeute et responsable de la rééducation au centre de médecine du sport, se sent totalement intégré. «Je me sens libre de consulter le chirurgien si le dossier du patient le requiert et d’appliquer toutes mes connaissances.» Ce qui a changé est également le fait qu’aujourd’hui un physiothérapeute peut avoir un doctorat en science du sport, donc connaître la littérature et amener des compétences.

Les personnes doivent se connaître, se rencontrer pour susciter la confiance. «Au centre de médecine sportive, on fait du sport entre nous avant ou après le travail. Nous sommes croyants et pratiquants!» image François Fourchet. Une confiance naît de ces interactions extraprofessionnelles, elle est essentielle pour adresser les patients aux autres spécialistes. «Les physiothérapeutes sont même invités à assister aux opérations au bloc opératoire. Voir l’anatomie en direct et pouvoir observer la flexibilité d’un ligament apporte énormément.» Des interactions qui offrent une cohérence dans le message fait au patient. «Nous tentons d’apprendre des autres pour nous améliorer continuellement. Admettre son ignorance et reconnaître ses torts fait également partie de la démarche. On s’explique et on brise les tabous.» Les processus décisionnels sont étudiés et c’est la personne la plus apte à décider qui tranche. Par exemple, si le physiothérapeute a suivi le patient, il a un contact et une relation privilégiée le rendant parfois plus apte que le médecin à ressentir ses besoins en tant qu’individu.

Le patient au centre

Le comportement du patient a changé avec l’avènement d’internet. L’accès à la connaissance fait qu’il ne croit plus aveuglément au dire de son médecin. Selon Rodolphe Eurin, «il veut désormais connaître la philosophie de prise en charge, l’impact sur sa vie d’après, être actif et plus impliqué dans les décisions.».

L’interdisciplinarité inclut la mise en place d’une relation de partenariat avec le patient, ses proches, et l’équipe. Elle est basée sur la reconnaissance que le patient n’est pas uniquement une liste de symptômes, mais un individu. Son curriculum vitæ, ses ressentis et souhaits sont donc complémentaires à l’expertise des professionnels pour son parcours de soins. Impliquer le patient permet de remettre au centre la qualité de vie et conditionne la prise en charge. «Il faut prendre en compte la volonté du patient par rapport à son état global, son espérance de vie, ses activités, sa motivation à retrouver une qualité de vie qui lui est propre», poursuit-il.

Le patient comme indicateur

Les dernières tendances en matière d’interdisciplinarité prônent toujours plus d’intégration du patient. Elles prévoient l’introduction d’indicateurs cliniques standardisés et centrés sur le patient. L’Hôpital de La Tour se lance dans l’aventure et déploie un vaste programme d’étude destiné à mettre en place des indicateurs de réussite et de satisfaction pour certaines de ses filières médicales. En complément de l’évaluation classique des performances basée généralement sur des nombres de cas, de rechutes, de décès ou de taux d’infections, des indicateurs sont introduits sur le résultat, la qualité de vie et le ressenti du patient. «Il ne choisit pas son établissement hospitalier pour le confort ou la qualité de l’accueil, mais bien pour guérir et revivre comme avant. C’est cela que nous allons mesurer!» se réjouit le directeur. En d’autres termes, si un patient peut remarcher après une intervention, mais qu’il ne parvient plus à courir alors que la course à pied était sa raison de vivre, le but n’est pas atteint.

Cette nouvelle approche est un pas en avant dans l’excellence des soins. Elle servira également à éviter les traitements inutiles ou inappropriés, pour une médecine plus intelligente adaptée aux besoins réels du patient. «En Suisse, les 4998 ligaments du genou déchirés lors des sorties à skis ne sont pas les genoux du champion du monde de descente Beat Feuz. Il existe des rééducations permettant d’éviter des chirurgies, qui conviendront mieux à certains patients, et tout à fait satisfaisantes pour un skieur amateur», indique François Fourchet. Les décisions passeront donc par une prise en compte et une connaissance accrue du patient. Pour ce faire, des mesures validées scientifiquement seront soumises au patient.

Indicateur de la douleur ou mesure de la performance de montée d’un escalier sont autant de critères qui serviront à l’amélioration continuelle des équipes par l’analyse du parcours de soins. «L’autocritique sera de mise! C’est un véritable changement dans notre manière d’interagir avec les équipes de l’hôpital. L’enjeu est que tout le monde perçoive bien ce virage comme une démarche valorisante de recherche d’excellence, et non comme un processus de contrôle», explique Rodolphe Eurin.

Cercle vertueux

Lorsque les critères d’évaluations d’une équipe ou d’une institution se focalisent sur les mesures qui sont vraiment importantes pour le patient, les approches intersectorielles peuvent devenir la source d’un cercle vertueux. «Dès le moment où les patients comprennent que cette approche est bonne pour eux, cela donne un avantage aux institutions qui se différencient en la poursuivant, car les patients vont se diriger vers elles. Cela engendre une augmentation de la qualité et de l’économicité à l’échelle de tout le système de santé», avance Rodolphe Eurin

Des standards internationaux de mesure sont actuellement développés par le consortium pour l’évaluation des résultats en santé (ICHOM). Ils constitueront une base solide pour l’amélioration continue des institutions de santé, lesquelles pourront mieux évaluer et comparer leurs performances. Les patients, de leur côté, pourront choisir leur lieu de traitement selon leurs critères, au-delà des considérations géographiques et en mettant l’accent sur l’accès à l’expertise. «L’Hôpital de La Tour est prêt!» se réjouit Rodolphe Eurin.

En étant impliqué dans les processus de décisions ou encore la cible d’indicateur, le patient dépasse désormais son simple statut de malade ou d’accidenté. Il fait désormais partie intégrante, tel n’importe quel professionnel de la santé, d’une équipe de soins.