En plus d’être directeur général du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), Philippe Eckert est «intensiviste», c’est-à-dire spécialisé dans les soins intensifs. Face à la vague de décès dus au Covid-19 dans les établissements médico-sociaux (EMS) du canton, il a tenu à expliquer pourquoi ces malades ne sont pas systématiquement hospitalisés.

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Le Temps: A la veille du week-end de Pâques, craignez-vous un afflux de malades du Covid-19 provenant des EMS du canton?

Philippe Eckert: Je crains surtout que les familles pensent que leur proche souffrant n’est pas le bienvenu à l’hôpital. Alors que c’est faux, et c’est une fausse polémique: le CHUV ne refuse aucun malade, qu’il vienne d’un EMS ou d’ailleurs.

Et pourtant, vous dites que ces malades n’ont pas accès aux soins intensifs?

Ce n’est pas nouveau! Les résidents des EMS sont particulièrement âgés en Suisse romande, où le maintien à domicile est favorisé jusqu’à un âge avancé. Lorsqu’elles arrivent en institution, ces personnes sont donc moins autonomes et plus fragiles. La fragilité est devenue une notion scientifique et nous avons des échelles pour la mesurer, en fonction de ce que les gens peuvent faire dans la vie de tous les jours ou pas – se laver, payer ses factures, etc. Ces trois dernières années, plusieurs études sont sorties sur le sujet et sont catégoriques: plus un patient est fragile, plus il aura de risques de décéder en soins intensifs, qui sont une véritable épreuve.

Parmi les patients du CHUV en soins intensifs, combien viennent des EMS?

Sur les 60 places réservées aux malades du Covid-19, 40 sont actuellement occupées, mais aucune ne l’est par un résident d’EMS. Nous avons au total 120 respirateurs artificiels, que nous pouvons déployer si besoin. Jusqu’à hier, sur 90 patients pris en charge aux soins intensifs, nous avons recensé 17 décès, dont 13 étaient de personnes de plus de 75 ans.

Refusez-vous donc systématiquement les personnes qui viennent des EMS?

Absolument pas! Nous raisonnons au cas par cas. On peut prendre un patient d’un EMS aux soins intensifs pour un court séjour, par exemple en cas de défaillance cardiaque ou d’œdème pulmonaire aigu. Il restera intubé quelques heures et pourra globalement bien récupérer. Mais dans le cas d’un Covid-19, nous parlons de dix à quinze jours d’intubation. Aux soins intensifs, la grande majorité des patients les plus fragiles risquent de décéder, et ceux qui survivent auront une qualité de vie très amoindrie. Très souvent, ils auront perdu toute musculature, ou seront désorientés, par la maladie et par les médicaments anesthésiants. En général, leur décès intervient dans les jours ou les semaines à venir. Il faut éviter l’acharnement thérapeutique.

Alors comment ces patients sont-ils pris en charge?

Les médicaments que nous donnons, à l’hôpital, pour le Covid-19 se prennent souvent par voie orale. Donc plutôt que de venir à l’hôpital et d’être soignées par une équipe qu’elles ne connaissent pas, ces personnes sont mieux dans leur environnement, à l’EMS, où elles ont accès à de l’oxygène et à des soins. Pour les soutenir, médecins et infirmières se mobilisent dans tout le canton. Dans la région du centre, Unisanté met à disposition quatre équipes mobiles. En plus, deux équipes du CHUV spécialisées en soins palliatifs et gériatriques se déplacent dans les établissements.

Certains patients demandent-ils explicitement à ne pas être réanimés?

Les directives anticipées par écrit sont peu répandues en Suisse romande. Mais il arrive régulièrement que le patient les donne oralement. S’il dit non, alors c’est non. On ne peut pas placer quelqu’un aux soins intensifs contre sa volonté.


Nombreux décès dans les EMS

Depuis son arrivée en Suisse, le nouveau coronavirus a fait 123 décès dans le canton de Vaud, dont plus de la moitié étaient des pensionnaires d’EMS. Dans d’autres cantons, la proportion est inférieure. «Cette différence est due en partie au fait que les méthodes de calcul ne sont pas les mêmes d’un canton à l’autre, précise François Sénéchaud, secrétaire général de l’Association vaudoise d'institutions médico-psycho-sociales (HévivA). En terre vaudoise, les chiffres incluent les cas de Covid-19 confirmés mais aussi suspectés, qui donc n’étaient peut-être pas contaminés. Notre canton comprend aussi beaucoup d’EMS qui font de la psychiatrie de l’âge avancé, avec des patients impossibles à confiner, et qui donc attrapent davantage le coronavirus.»

Reste qu’au niveau suisse, les résidents d’EMS sont particulièrement touchés du fait de leur âge avancé. Est-ce la panique dans les établissements? «Pas vraiment, répond François Sénéchaud, qui précise que certains EMS sont particulièrement infectés et d’autres pas du tout. La plupart des pensionnaires ont émis des directives anticipées en amont, et nous respectons leur choix». En ce qui concerne un éventuel départ aux urgences, les équipes pratiquent une pesée d’intérêts, comme à leur habitude. Une oxygénothérapie est proposée sur place si nécessaire.

Le plus grand défi consiste à pallier l’absence de personnel, dont les effectifs fluctuent au rythme de l’épidémie. Pour le reste, beaucoup de résidents attrapent le virus et s’en sortent bien. La preuve: dans un EMS du canton, un jeune homme de 96 ans vient d’en guérir.