Invasion de criquets, terrorisme dans le Sahel, changements climatiques… et maintenant la pandémie de Covid-19. De nombreuses menaces pèsent sur la production agricole en Afrique. De quoi craindre pour la sécurité alimentaire du continent? En fait, certaines caractéristiques de l’agriculture africaine la rendent plutôt robuste, en particulier en Afrique de l’Ouest, d’après l’agronome français Patrick Dugué, du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad).

Quel impact la crise du coronavirus a-t-elle sur la production agricole africaine?

Patrick Dugué: La situation est contrastée à l’échelle du continent mais pour ce qui concerne l’Afrique de l’Ouest, cet impact sera vraisemblablement limité. La pluviométrie a été régulière ces dernières années dans la région et les criquets pèlerins n’y sont pas encore arrivés. Les secteurs qui ont souffert de la pandémie sont surtout ceux qui sont tournés vers l’exportation entre pays de la région ou vers l’Europe. Les transports des produits ont été compliqués par les restrictions sur les déplacements. Au Burkina Faso, où je mène des travaux, certains produits maraîchers comme les tomates, les poivrons et les mangues ont dû être écoulés à bas prix, et une partie de la récolte a été perdue. Pour la même raison, l’élevage et notamment le transport de bœufs ont aussi été rendus plus ardus par cette crise.

En revanche, l’agriculture destinée à l’autoconsommation semble plutôt bien se porter?

En effet, les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest ont un fort potentiel pour la production de cultures vivrières telles le maïs, le manioc, le plantain, l’igname et le sorgho. Ces cultures sont largement consommées par la population et commercialisées sous forme brute ou peu transformée. A l’exception du maïs, elles sont cultivées avec peu d’engrais et de pesticides et de ce fait, elles n’ont pas souffert des difficultés d’approvisionnement en intrants durant la période de confinement. Par ailleurs, malgré la pandémie, la main-d’œuvre agricole est restée largement disponible dans les zones de production. Il y a eu peu de cas de Covid-19 dans les campagnes et les gens ont continué à travailler dans les champs. Il n’y a donc pas de raison pour que les populations rurales n’arrivent pas à se nourrir et à approvisionner les marchés urbains.

Quel est le rôle des villes africaines dans l’approvisionnement alimentaire?

En 2018, 46% de la population africaine était urbaine, selon la FAO [Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, ndlr]. Ces consommateurs représentent donc un important levier de changement. Les plus pauvres et ceux issus de la classe moyenne consomment déjà beaucoup de produits locaux. La dépendance alimentaire est surtout liée aux importations de riz asiatique, et dans une moindre mesure de lait en poudre et de blé pour le pain. Pour l’heure, les prix de ces céréales sont restés stables dans les grandes villes. Mais s’ils augmentent, les consommateurs urbains se tourneront sans doute davantage vers des céréales locales comme le maïs ou le riz. Ils pourraient aussi bouder les fruits et légumes importés, devenus plus chers.

Les marchandises destinées à l’exportation risquent en revanche de s’écouler plus difficilement…

En effet, les prix de vente des cultures destinées à l’exportation internationale, comme le coton ou les noix de cajou, ont déjà fortement baissé du fait de la crise. Les agriculteurs auraient donc intérêt à les remplacer partiellement par des cultures vivrières. Tous ces éléments font que les filières locales pourraient devenir plus compétitives du fait de la crise actuelle, et accroître la souveraineté alimentaire en Afrique de l’Ouest. Mais il faut pour cela que le secteur soit soutenu par des politiques publiques adaptées. Une opportunité pour les agriculteurs africains serait de fournir aux clients aisés des produits sains et labellisés issus de systèmes agroécologiques, en particulier des fruits et légumes. Pour l’heure, les acheteurs les plus exigeants se fournissent en produits importés.

Un rapport récent, auquel a participé l’ONG suisse Biovision, a montré que les bailleurs de fonds comme la Fondation Gates soutiennent surtout l’agriculture industrielle en Afrique, et pas suffisamment les approches agroécologiques, qui semblent pourtant plus résilientes dans le contexte actuel. Qu’en pensez-vous?

Deux courants s’opposent dans ce débat. Il y a d’une part les partisans d’une agriculture compétitive et très connectée au marché, qui fait recours aux intrants et à la sélection variétale, parfois aux OGM. Ces acteurs restent focalisés sur les fondamentaux de la révolution verte des années 1970. La recherche privée, effectuée par les fabricants de produits phytosanitaires et de nouvelles variétés, est orientée dans ce sens. D’autre part, certaines organisations défendent une agriculture agroécologique, davantage soucieuse de la protection de l’environnement et du climat. Depuis quelques années, cette approche reçoit le soutien de la FAO. La recherche agronomique publique a aussi beaucoup évolué et prend mieux en compte cette dimension environnementale. Mais il faut rappeler que l’agriculture locale africaine n’est pas un exemple en matière d’agroécologie. C’est une agriculture peu productive, certes très peu polluante, mais basée sur l’exploitation des ressources naturelles, avec pour corollaires le défrichement des forêts, l’épuisement progressif des sols et la perte de biodiversité. Ce débat est complexe car il faut arriver à combiner réalisme économique, souveraineté et sécurité alimentaire, et protection de l’environnement.

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