Il sera la voix de la Suisse lors de la conférence sur le climat COP21, qui se tiendra du 30 novembre au 11 décembre à Paris. Le bernois Franz Perrez, avocat de formation et âgé de 48 ans, dirigera l’équipe d’une vingtaine de négociateurs dépêchés par la Confédération dans la capitale française. La COP21 rassemblera les délégations des 195 États participant à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques. Leur objectif: conclure un accord permettant de limiter le réchauffement de la planète à 2°C par rapport à l’ère préindustrielle. La Suisse s’est engagée en février dernier à réduire ses émissions de 50% d’ici à 2030, par rapport à celles de 1990, dont 20% à l’étranger par le biais de crédit carbone.

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Le Temps: Pour la Suisse, un des enjeux de la COP21 est d’aboutir à un accord applicable à tous les pays, développés ou en développement. Pourquoi est-ce important?

Franz Perrez: La répartition faite par la convention sur le changement climatique en «pays en développement» et «pays développés» ne reflète plus la réalité: des pays comme Singapour, la Corée du Sud, l’Arabie Saoudite ou la Chine sont traités comme pays en développement, au même titre que l’Éthiopie ou Tuvalu! Jusqu’à présent, seuls les pays développés ont été tenus une obligation de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, même si aujourd’hui, les pays en développement sont responsables de la majorité des émissions. La Grèce, classée comme pays développé, a une obligation de soutenir financièrement l’Arabie Saoudite, considérée comme pays en développement. Et les émissions du Liechtenstein, pays développé, sont contrôlées avec plus de rigueur que celles de la Chine, même s’il s’agit du plus gros émetteur mondial. Avec l’accord de Paris, pour la période après 2020, nous devons changer ce paradigme. Aujourd’hui, il est indispensable que tous les pays s’engagent dans la lutte contre le réchauffement, en fonction de leurs responsabilités et de leurs capacités. Pour cela, il faut un accord universel, applicable à tous.

Cette idée ne fait pas l’unanimité…

C’est vrai. Une vingtaine de pays émergents ou en développement – dont certains sont de grands producteurs de gaz ou de pétrole, comme l’Arabie saoudite, mais aussi le Venezuela ou la Bolivie – souhaitent conserver après 2020 un système bipartite opposant pays développés et en développement, suivant la classification du siècle passé. Ils se sont regroupés dans une coalition appelée «Groupe des pays en développement partageant les mêmes vues», en réaction à la formation d’un autre groupe informel dit «Dialogue de Carthagène», qui défend l’idée d’un accord climatique contraignant et applicable à tous. Ce groupe auquel participe la Suisse rassemble une quarantaine d’États industrialisés mais aussi ainsi qu’en développement, dont de petits États insulaires ou d’autres très pauvres.

La question du financement sera centrale à Paris. Quelle est la position helvétique?

Chaque pays doit faire un effort, mais nous reconnaissons que certains ont besoin de soutien financier pour réduire leurs émissions de CO2 et pour s’adapter aux conséquences des changements climatiques. Les pays industrialisés ont promis de mobiliser 100 milliards de dollars par an à partir de 2020. Un rapport récent de l’OCDE a chiffré à plus de 60 milliards de dollars l’ensemble des flux collectés en 2014 pour le climat; l’objectif des 100 milliards semble donc à notre portée. Le financement après 2020 de la lutte contre le réchauffement devra passer par un élargissement des donateurs: il n’y a pas de raisons pour que des pays comme la Corée ou Singapour, qui ont aujourd’hui une bonne situation économique, ne viennent pas en aide aux pays moins avancés. Par ailleurs, les fonds engagés ne pourront pas venir uniquement des pouvoirs publics. Il est indispensable d’associer le secteur privé à cet effort, tout en mettant au point des mécanismes de contrôle rigoureux, afin de s’assurer que l’argent est utilisé à bon escient.

La Suisse est opposée à l’instauration d’un système de dédommagement pour les événements climatiques catastrophiques. Pour quelle raison?

La Suisse est favorable au mécanisme mis en place pour diminuer et éviter les pertes et les dégâts liés au réchauffement climatique. Elle soutient par exemple le développement dans les pays pauvres d’assurances locales pour les paysans et autres personnes exposées aux changements climatiques. Certains pays en développement souhaiteraient recevoir, en plus en plus du soutien financier de leur politique climatique nationale, une compensation financière automatique en cas de catastrophe climatique. Ce sujet est très émotionnel car il repose sur l’idée que les pays développés sont responsables des changements climatiques et qu’il leur revient de payer pour les dommages subis par les pays en développement. Or la situation est plus complexe que cela! D’une part, parce que la responsabilité historique des pays industrialisés dans les changements climatiques est de plus en plus discutable: bientôt, les pays dits en développement auront produit davantage de CO2 que ce qui a été émis dans le passé par les pays industrialisés. D’autre part, pour un événement catastrophique particulier, il est difficile de déterminer la part de responsabilité de chacun. Si un ouragan détruit des constructions en bord de mer, est ce à cause des changements climatiques, qui rendent ces événements plus fréquents? Les pouvoirs publics locaux, qui ont autorisé ces constructions, ne sont-ils pas aussi responsables? Ces questions sont trop complexes pour y répondre par un système de dédommagement automatique.

Quel doit être le degré d’ambition de l’accord de Paris?

La Suisse soutient l’objectif d’un accord contraignant permettant de maintenir le réchauffement climatique à moins de 2°C. Il ne faut cependant pas rêver: au vu des engagements pris par les États, ce seuil de 2°C ne sera pas encore respecté. Nous sommes plutôt en chemin vers un réchauffement de 2,7° C. Ce qui est d’ailleurs déjà une avancée: sans réduction de nos émissions, on se dirigerait plutôt vers des températures de 4 à 5° supérieures à celles du siècle passé! À Paris, nous allons promouvoir un accord dynamique, qui amènerait les pays signataires à revoir leurs engagements à la hausse tous les cinq ans. Avec ce mécanisme de révision, et en prenant en compte d’autres aspects positifs comme le progrès technologique, on peut encore espérer rester sur la trajectoire d’un réchauffement de 2°C, au-delà duquel des conséquences très graves sont attendues.

Êtes-vous optimiste quant à l’issue des négociations?

Il est encore possible de parvenir à un accord contraignant, universel et dynamique, qui constituerait une étape importante dans la lutte contre le réchauffement. Tout dépendra de la volonté politique des États. Il y a eu ces derniers mois des avancées significatives dans les négociations informelles, notamment avec la Chine. Mais le texte sur lequel nous négocions comporte encore trop d’options et les discussions n’avancent pas assez vite. Certains négociateurs freinent les travaux car ils savent que plus nous avancerons vite, plus l’accord ira loin. Une de mes craintes est que nous manquions de temps pour parvenir à un accord ambitieux.