Pollution

Les PCB, matériaux d’hier, poisons d’aujourd’hui

Trente ans après leur interdiction, les perturbateurs endocriniens de la famille des PCB s’accumulent toujours dans les chairs des mammifères marins, et expliqueraient en grande partie leur déclin

Près de trente ans après leur prohibition en Europe, les polychlorobiphényles (PCB) continuent à faire parler d’eux. Une nouvelle étude parue le 14 janvier dans la revue Scientific Reports met ainsi en évidence des concentrations extrêmement élevées de ces perturbateurs endocriniens dans les graisses des dauphins, orques et autres cétacés de la Méditerranée et du nord-est de l’Atlantique. Ces composés hautement toxiques joueraient un rôle non négligeable dans le déclin de certaines de ces espèces, réduisant à néant tous les efforts de conservation entrepris jusqu’ici.

Dans les condensateurs électriques, les vernis, les huiles ou encore les encres d’imprimerie, il était, avant leur interdiction, bien difficile d’échapper aux 209 substances de la famille des PCB (également improprement appelés pyralènes, du nom commercial d’un PCB fabriqué par Monsanto). Cancérigènes, connus pour affaiblir les défenses immunitaires et perturber la reproduction, ils ont été progressivement bannis entre 1972 et 1987. Bannis, mais pas disparus, puisqu’ils s’accumulent dans les mers, leur destination finale. Là, ces molécules extrêmement stables s’accumulent dans la chaîne alimentaire et donc, in fine, chez les plus gros prédateurs, en particulier dans leurs graisses.

Contamination record des cétacés européens

Paul Jepson de l’Institut de zoologie de Londres s’est intéressé à l’impact de cette pollution sur les populations de cétacés européens. «La toxicité des PCB est bien établie au niveau individuel chez les oiseaux, les poissons et les mammifères, mais l’impact précis de cette pollution sur les populations de grands prédateurs marins européens demeure inconnu», explique le chercheur.

Avec ses collègues il a donc entrepris une méta-analyse des taux de PCB présents dans les graisses de cétacés, marsouins, orques, grands dauphins et dauphins bleus et blancs, vivants ou échoués. Une telle étude, avec un échantillon conséquent de plus de 1000 animaux sur une période de 1990 à 2012, constitue une première.

Les résultats sont édifiants. Alors qu’une concentration de 41 milligrammes par kilogramme de tissu adipeux est considérée comme un seuil de toxicité critique chez la plupart des mammifères marins, Paul Jepson a constaté des taux dépassant les 200 mg/kg chez les dauphins, et même jusqu’à 350 mg/kg chez certains orques (ces derniers mangeant les autres cétacés déjà contaminés). «Il s’agit des taux de PCB les plus élevés jamais mesurés chez des cétacés», précise Paul Jepson. «Il faut peut-être y voir l’effet de l’interdiction échelonnée en Europe, commente Max-Olivier Bourcoud, de la Société suisse d’étude et de protection des cétacés, alors que le Canada et les Etats-Unisles ont bannis en 1977 et 1979.»

A partir de ces données, le chercheur a pu réaliser une carte des «hotspots» de PCB, correspondant aux endroits où des taux de PCB supérieurs au seuil critique ont été mesurés.

Les PCB sont-ils responsables de la mort de ces animaux retrouvés échoués? Difficile de le prouver. Ces produits chimiques sont cependant connus pour affaiblir le système immunitaire. Or sur la plupart des cétacés retrouvés morts, les auteurs signalent la présence anormalement fréquente d’infections par des bactéries, des parasites ou des virus, notamment le morbilivirus responsable de nombreux décès. Autre fait notable, les taux de PCB chez les orques morts d’infection étaient jusqu’à quatre fois plus élevés que chez ceux morts d’un traumatisme physique sans infection particulière.

Comme dans une enquête policière

Les auteurs l’admettent volontiers: cela ne suffit pas pour établir un lien de cause à effet. «Prouver l’existence d’une relation de causalité entre une substance et ses effets supposés est très difficile chez des animaux sauvages, encore plus que chez l’être humain. Comme dans une enquête policière, une autopsie doit être réalisée, et de nombreux tests biologiques effectués, ce qui nécessite beaucoup de temps et de moyens, détaille Florence Caurent, de l’Université de La Rochelle. Mais nous sommes désormais face à un faisceau de présomptions qui font des PCB un facteur certainement déterminant dans le déclin de ces espèces».

Car malgré les importants efforts de conservation déployés, ces espèces sont en déclin depuis le début de leur suivi dans les années 1990. La chasse historique et les morts accidentelles dans les filets de pêche y ont sans doute contribué, tout comme la pollution chimique. Quelle est la part de chacun? «L’étude ne le dit pas, et comme la réponse diffère selon les espèces, les populations, ou encore la région considérée, cela reste très complexe à identifier», analyse Florence Caurent.

Pollution persistante

En conclusion, Paul Jendrop exhorte les autorités européennes à modifier les législations concernant le PCB, sans quoi «les populations vont continuer à disparaître dans les décennies qui viennent», écrit le spécialiste. Un vœu pieux? Florence Caurent préfère rappeler que des efforts de protection existent et que d’autres sont attendus, telle la directive-cadre stratégie pour le milieu marin, qui vise pour 2021 «l’utilisation durable des mers et la conservation des écosystèmes marins».

Pour Max-Olivier Bourcoud, ces travaux mettent le doigt sur un aspect important de la gestion de la pollution. Ils rappellent en effet qu’entre le moment de l’interdiction d’une molécule toxique et sa disparition de l’environnement, il s’écoule une période parfois très longue. «Malgré son interdiction il y a trente ans, la diffusion du PCB dans la nature se poursuit sur des échelles de temps qui nous échappent complètement.»

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