Éthologie

Dans la peau de l’autre éléphant

Les éléphants sont capables de percevoir la détresse de leurs congénères et de les consoler, d’après une étude

Dans la peau de l’autre éléphant

Ethologie Capables de ressentir la détresse de leurs congénères, les éléphants savent aussi les réconforter

La vie mentale des pachydermes serait aussi complexe que celle des grands singes

Une étreinte chaleureuse et rassurante accompagnée d’un «Chut… Ne t’inquiète pas, je suis là» se traduit chez les éléphants par d’apaisantes embrassades avec les trompes et des gentils gazouillements. C’est la découverte de Joshua Plotnik, chef de l’organisation de recherche et de protection des pachydermes Think Elephants International, en Thaïlande, et de Frans de Waal, spécialiste du comportement animal et professeur à l’Université américaine d’Emory à Atlanta. Publiés le 18 février dans la revue PeerJ , ces résultats montrent, pour la première fois, que les éléphants rassurent leurs compagnons aussi bien par des contacts physiques que par une communication vocale.

L’étude a été menée au Elephant Nature Park dans le nord de la Thaïlande, sur un espace d’environ 30 hectares. Pendant une année, les chercheurs ont observé, enregistré et évalué les attitudes de réconfort parmi un groupe de 26 animaux de temps à autre troublés et effrayés par des événements naturels comme la présence d’un serpent, d’un chien ou d’un son étrange.

Lorsqu’il est apeuré, un éléphant déploie les oreilles, dresse la queue ou la met en position courbée, émet des grognements à des fréquences très basses, barrit et rugit. Joshua Plotnik précise que lorsqu’un individu montre ces signes, ses congénères vont vers lui, vocalisent des sons aigus et des gazouillis, le touchent gentiment le long du corps et par moments mettent leur trompe dans sa bouche en signe de confiance.

Ces comportements sont comparables à ceux des chimpanzés étudiés dans des situations de conflit. «Une fois qu’une bagarre entre deux grands singes se termine, explique Frans de Waal, nous avons constaté que les autres membres du groupe viennent embrasser et serrer dans les bras le perdant pour le consoler. Ils lui mettent aussi les doigts dans la bouche pour le calmer.»

Comme les primates, les éléphants sont capables d’imiter par leurs attitudes comportementales les sentiments des compagnons stressés, un phénomène appelé «contagion émotionnelle» qui est bien répandu aussi chez les êtres humains. «Il suffit de penser à un couple qui regarde une scène d’un film qui fait peur, ajoute Joshua Plotnik. Leur cœur bat vite et ils se retrouvent de plus en plus proches jusqu’à se serrer dans les bras pour se rassurer.»

Comme le détaille Frans de Waal, l’empathie, c’est-à-dire la capacité de se mettre dans la peau de l’autre et de réagir aux mêmes émotions que lui, est présente chez tous les mammifères car elle s’avère essentielle pour élever la progéniture. Chez les animaux qui vivent en troupeau, comme les éléphants, la tendance à prendre soin des autres s’élargit aux individus adultes, d’où l’envie de consoler ceux qui sont en difficulté.

«Nous savons aujourd’hui que la vie mentale des éléphants est aussi complexe que celle des grands singes, souligne Frans de Waal. Nous découvrons aussi que des capacités cognitives attribuées initialement seulement aux êtres humains, ou tout au plus aux primates, sont présentes aussi chez les chiens, les dauphins et les corbeaux.» Ce qui suggère, selon Joshua Plotink, que l’intelligence a évolué d’une façon similaire mais indépendante chez toutes ces espèces.

D’après Phyllis Lee, professeur de psychologie à l’Université ­britannique de Stirling et experte en éthologie, cette étude est très importante car elle montre que les éléphants savent répondre à la détresse d’un semblable d’une ­façon spécifique dans le but précis de le réconforter. «Il est très ­excitant d’avoir les preuves ­scientifiques de cette sensibilité émotionnelle typiquement humaine», poursuit-elle. Et de ­poursuivre: «Les hommes et les éléphants, dont la survie dépend de la coopération entre individus, utilisent probablement des ­mécanismes cognitifs similaires. Chez ces deux espèces, lorsqu’un individu perçoit la détresse d’autrui et le console, il prouve au groupe son engagement social et il montre son soutien à ses ­proches.»

Autant Joshua Plotnik que Phyllis Lee espèrent que cette compréhension plus approfondie de la complexité intellectuelle des éléphants poussera les humains à respecter davantage ces animaux, à les protéger dans leur habitat sauvage et à les sauvegarder de l’exploitation commerciale de leurs défenses.

«Lorsqu’un individu perçoit la détresse d’un autre et le console, il prouve au groupe son engagement social»

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