Munie d’une antenne satellite, Charli de Vos a repéré un pangolin dans des broussailles. Il est en train d’aspirer des fourmis dans un nid souterrain, avec sa langue aussi longue que son corps écailleux. «Cette femelle a été saisie par la police en octobre dernier, dans un coffre de la voiture à Pretoria. Les deux trafiquants ont été arrêtés», explique cette Afrikaner de 27 ans, «moniteur écologique» dans la réserve de Phinda, au Kwazulu-Natal.

Le pangolin a d’abord passé quinze jours dans l’unité spécialisée d’un hôpital vétérinaire, qui a soigné 23 pangolins sauvés de trafiquants en 2020. «Quand elle est arrivée chez nous, on l’a suivie pendant trois jours, jusqu’à ce qu’elle creuse son terrier dans un coin de la réserve», poursuit la jeune scientifique. La femelle porte deux émetteurs fixés sur son dos, l’un pour la géolocalisation, l’autre pour enregistrer ses déplacements.

Attraper un pangolin? Facile

«D’habitude, 80% des pangolins décèdent après avoir été relâchés dans la nature. Ils souffrent de stress post-traumatique et ne se nourrissent pas en captivité. S’ils ne sont pas sauvés dans les quinze jours après leur capture, ils ne survivent pas.» A Phinda, grâce au suivi, seuls deux des 14 pangolins sont morts, l’un de maladie, l’autre dévoré par un crocodile: c’est leur seul prédateur… en dehors de l’être humain.

Comme pour la cocaïne ou la corne de rhino, le prix de l’écaille de pangolin se décline désormais en gramme et surpasse celui de l’ivoire

Rien n’est plus facile, en effet, que d’attraper un pangolin, qui se roule en boule à la moindre menace (son nom vient du malais, pengguling, qui veut dire «enrouleur»). Son armure – que même des crocs de lion ne peuvent briser – est devenue sa malédiction: utilisées dans la médecine traditionnelle chinoise, les écailles font l’objet d’un juteux trafic de contrebande vers l’Asie du Sud-Est.

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Les saisies d’écailles de pangolins africains sont ainsi passées de 2 tonnes en 2013 à près de 97 en 2019, soit l’équivalent de 150 000 pangolins. Le trafic réel est, sans doute, dix fois plus élevé. Les pangolins sont aussi exportés au Vietnam où leur viande se vend à prix d’or. «En 2009, on pouvait acheter un pangolin pour 100 francs. Maintenant, il faut débourser plus de 130 000 francs!» précise le chercheur Richard Chelin de l’Institut des études de sécurité à Pretoria. Comme pour la cocaïne ou la corne de rhino, le prix de l’écaille de pangolin se décline désormais en gramme et surpasse celui de l’ivoire.

Charli dépose le pangolin dans un sac en toile qu’elle accroche à une balance. «Elle pèse 9,6 kilos, 4 kilos de plus qu’en novembre», se réjouit la jeune femme, qui relâche aussitôt l’animal, pour ne pas la stresser davantage. «On pense que ce fourmilier joue un rôle important dans la préservation de l’écosystème, mais il a été très peu étudié», commente Craig Sholto-Douglas, écologue à Phinda. Les émetteurs coûtent 5000 euros par an pour chaque pangolin. Des touristes fortunés contribuent aux frais, en payant 800 francs pour pouvoir peser ce mini-dinosaure ou remplacer un émetteur.

Objectif: repeupler d’autres réserves

Mais c’est pour la bonne cause: le but du projet est de réintroduire l’espèce dans une région où elle a disparu depuis quarante ans. «Avant, on offrait des pangolins aux chefs coutumiers, confie Sibongile Sithole, un moniteur, originaire du coin. Les guérisseurs traditionnels en faisaient des gris-gris.» En décembre, un bébé est né à Phinda: une première célébrée par l’équipe, qui espère à terme pouvoir repeupler d’autres réserves, comme l’a fait le programme pionnier de sauvetage du rhinocéros noir, lancé en 2003, au Kwazulu-Natal.

Seuls mammifères à écailles, les pangolins risquent de disparaître si rien n’est fait pour démanteler les réseaux criminels – aussi impliqués dans d’autres trafics, de cornes de rhinos et de drogues. Mais en Afrique du Sud, les amendes sont trop faibles: «Moins de 300 euros», se plaint Fanie Masango, un policier des Green Scorpions, l’unité spécialisée de lutte contre la contrebande d’animaux.

C’est difficile de mobiliser l’opinion avec un animal aussi peu charismatique

Maria Diekmann, fondatrice d’un centre de sauvetage des pangolins en Namibie

Si le confinement a paralysé le trafic international, «le braconnage a augmenté car beaucoup de gens ont perdu leur emploi à cause de la pandémie, souligne le professeur Richard Jansen, de l’Université technologique de Pretoria. Les gens font des stocks, en attendant la réouverture des frontières.» Son Groupe de travail sur le pangolin africain, qui a relâché 150 victimes de braconnage, travaille avec la police et les communautés locales. «Récemment, un trafiquant a été condamné à 8 ans de prison en Afrique du Sud. Il y a des progrès. On fait beaucoup d’actions de formation et sensibilisation. Les gens ne savent même pas que le commerce international de pangolin est interdit depuis 2017», explique le spécialiste.

La Chine a aussi pris récemment des mesures: le pangolin est désormais classé au même niveau de protection que le panda, et les médicaments qui contiennent des écailles ne sont plus remboursés. «Les jeunes Chinois se mobilisent aussi, comme l’actrice Angelababy. Je reste optimiste, même si on n’a que deux décennies pour les sauver de l’extinction. En Asie, il n’en reste déjà presque plus.»

«Un pangolin est tué toutes les cinq minutes, contre toutes les huit heures pour un rhino. Mais c’est difficile de mobiliser l’opinion avec un animal aussi peu charismatique, lance Maria Diekmann, qui a créé un centre de sauvetage des pangolins en Namibie. Les écailles ne contiennent pourtant que de la kératine, comme les cornes de rhinos. Les Chinois feraient mieux de se ronger les ongles!»

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