ENERGIES

Pékin mise sur la houle et les marées

La Chine veut exploiter les immenses ressources énergétiques se trouvant au large de ses côtes. Elle prévoit la construction d’un barrage de plus de 30 km pour produire de l’électricité grâce au mouvement des vagues

Le Sharp Eagle a été mis à l’eau en novembre 2015. Cette grande barge flottante blanche, longue de 36 mètres, a été déployée au large des côtes du Sud de la Chine, non loin de la ville de Zhuhai. Elle a pour but de produire de l’électricité à partir des vagues. «Sa puissance s’élève à 200 kilowatts (kW)», indique Yage You, en charge de ce projet au Guangzhou Institute of Energy Conversion. A titre de comparaison, les autres engins de ce genre, testés en Ecosse, dans le sud de l’Angleterre, à Hawaii et en Australie, atteignent 150 kW au maximum.

Fondé sur un concept développé dans les années 70 par Stephen Salter, un ingénieur de l’Université d’Edinburgh, le Sharp Eagle est composé de divers flotteurs reliés entre eux. Les vagues les soulèvent et les font retomber à intervalles réguliers, ce qui active des pompes hydrauliques et génère du courant. Cette plateforme, qui a coûté 19 millions de yuans (2,9 millions de francs), a commencé à produire de l’électricité dès sa mise à l’eau.

Premier prototype

Outre sa puissance, elle a pour particularité de pouvoir survivre à des événements climatiques extrêmes, comme un ouragan. Elle va alors s’immerger presque complètement, tout en continuant à produire de l’électricité. Un premier prototype, déployé en 2013, a survécu au typhon Haiyan, qui a ravagé les Philippines il y a deux ans. Le Sharp Eagle fonctionne également par temps très calme. «Même avec des vagues ne dépassant pas 50 centimètres», précise Yage You.

Ce projet ne représente que la pointe de l’iceberg. Grande consommatrice de charbon, la Chine a entrepris depuis une dizaine d’années de promouvoir les énergies renouvelables. Elle espère ainsi libérer ses villes de l’épaisse couche de smog qui les étouffe et réduire sa dépendance face aux importations de matières fossiles. Elle s’est fixé pour objectif de générer 15% de ses besoins en électricité au moyen d’énergies renouvelables d’ici 2020. L’éolien et le solaire figurent en tête de ses priorités. Mais ils sont suivis de près par les énergies issues de la mer.

La Chine a une attitude extrêmement volontariste face à ces projets

Depuis 2010, Pékin a investi 160 millions de dollars pour promouvoir la production d’électricité à partir des vagues ou des marées. «La Chine a une attitude extrêmement volontariste face à ces projets, note Ana Brito e Melo, la directrice de l’ONG WavEC Offshore Renewables, basée à Lisbonne. Tout se passe très vite: un prototype est développé, il est aussitôt mis à l’eau pour être testé et les premières applications commerciales font leur apparition peu après.»

Les marées déjà exploitables

Si l’énergie issue des vagues semble prometteuse à moyen terme, celle issue des marées est déjà exploitable. Car la technologie existe depuis longtemps. La Chine a construit 76 mini-centrales marémotrices entre les années 50 et 80. Mais ce n’est que récemment que des essais à large échelle ont été menés. Ces trois dernières années, le pays a installé des turbines alimentées par les marées dans les provinces de Shandong, près de Pékin, et de Zheijiang, au sud de Shanghai. Il a également conclu des partenariats avec des firmes étrangères, comme la singapouro-britannique Atlantis Resources ou l’israélienne Eco Wave Power, pour profiter de leur savoir-faire.

Un projet pharaonique illustre ces ambitions. «Nous voulons construire un barrage long de 30 à 50 km, perpendiculaire à la côte, explique Rob Steijn, en charge du secteur eau et environnement chez Arcadis, une firme néerlandaise qui s’est associée au gouvernement chinois pour ce projet. Les marées produiraient une différence de niveau entre les deux côtés de cette structure, ce qui permettrait de générer de l’électricité en faisant passer l’eau située sur le plan plus élevé par des turbines.»

A la différence des barrages suisses, qui peuvent atteindre plusieurs centaines de mètres, le niveau de l’eau ne varierait ici que de quelques mètres, mais les quantités seraient telles que l’électricité produite se compterait en gigawatts. «Cela permettrait d’alimenter entre 5 et 10 millions de foyers», précise Rob Steijn. Soit autant que deux centrales nucléaires. Et bien plus que les autres projets de ce genre, comme le bassin de la Rance, opérant depuis 1966 en France ou le lac Sihwa, qui a vu le jour en 2011 en Corée du Sud. Tous deux ne produisent que des mégawatts. Parmi les sites envisagés figurent la baie de Bohai, non loin de Pékin, ou la zone au sud du détroit qui sépare la Chine et Taïwan. Le coût total de ce projet pourrait s’élever à 25 milliards de dollars.

La mobilité, un outil idéal

Un peu plus au sud, à Hong Kong, des chercheurs songent à un avenir plus lointain encore. «Une fois que toutes les zones avec des marées importantes auront été exploitées, il faudra s’intéresser aux régions côtières dont les ressources sont moins importantes, comme Hong Kong, relève Ben Travers, post-doctorant anglais basé à la City University de Hong Kong. Le différentiel entre la marée haute et basse n’y atteint que 1,9 m, contre 4 à 10 m en Ecosse et 6 à 8 m en Corée du Sud.» Il a donc développé une turbine capable de générer de l’électricité dans ces conditions peu propices: «Elle a été dotée d’un dispositif qui permet d’accélérer le flux de l’eau à travers les pales, ce qui compense le manque de marées.»

Une fois que toutes les zones avec des marées importantes auront été exploitées, il faudra s’intéresser aux régions côtières dont les ressources sont moins importantes

Avec ses 18000 km de côte, la Chine se prête très bien à l’exploitation de ces énergies maritimes. «De nombreuses grandes villes, comme Shanghai ou Tianjin, se trouvent à proximité du littoral et ont les ressources en matière de réseau électrique pour se connecter à une centrale marémotrice», fait remarquer Tim Cornelius, le patron de Atlantis Resources.

Le Sharp Eagle vise, lui, un autre marché. «Sa mobilité en fait un outil idéal pour alimenter en électricité des îles isolées ou des bouées de navigation», estime Yage You. Le gouvernement chinois a annoncé qu’il comptait s’en servir pour fournir du courant aux installations militaires qu’il est en train de construire sur un chapelet d’îlots contestés en mer de Chine méridionale. Le Sharp Eagle deviendrait alors une centrale hybride, équipée à la fois de turbines pour capter l’énergie des vagues, de panneaux solaires, d’éoliennes et d’une usine de désalinisation.

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