Parmi les sujets qui ont le plus fait couler d’encre durant l’épidémie de Covid-19, ceux relatifs aux masques de protection figurent en bonne place. Comment, pourquoi les pays occidentaux en sont-ils venus à subir pareille humiliation? Dans un article paru cette semaine dans le journal The Lancet, l’historien des sciences genevois Bruno Strasser, de la Faculté des sciences de l’Université de Genève, avance une autre explication: ce serait sous la pression de l’industrie et des gestionnaires d’hôpitaux dans les années 1960 et 1970 que le masque de protection réutilisable aurait peu à peu été remplacé par son pendant jetable, périssable, ce qui aurait contribué aux pénuries.

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Pour le comprendre, Bruno Strasser et Thomas Schlich de l’Université McGill à Montréal nous renvoient au siècle dernier. Apparus à la fin du XIXe siècle, les masques sont portés par la majorité des personnels de bloc opératoire aux alentours de 1935. La plupart étaient constitués d’une ou plusieurs feuilles de gazes de coton encadrées par un fil métallique. Bien des modèles étaient lavables et stérilisables, bref réutilisables. Ils faisaient l’objet d’évaluations scientifiques (on demandait parfois à des malades de respirer à travers pour estimer leur pouvoir filtrant), ce qui a conduit à une amélioration de leur qualité générale.

Plastique roi

Une bascule s’opère dans les années 1960, note Bruno Strasser, qui a pour cela étudié les revues médicales de l’époque – et les publicités qu’elles contenaient. A cette époque arrivent les modèles jetables en papier, puis en fibres synthétiques (du plastique) dans les années 1960. Censés être plus efficaces (ils permettent une filtration entrante et sortante, comme les masques FFP2) et plus hygiéniques, ils représentent une évolution technique appréciée à cette époque de course au progrès d’après-guerre qui vit l’avènement du plastique roi et la transformation des hôpitaux, qui optaient pour le tout jetable.

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Ce n’est donc pas, avance Bruno Strasser, parce que les masques en coton étaient moins bons qu’ils ont été remplacés (des études prouvent même leur supériorité), mais parce que les masques jetables faisaient les affaires de l’industrie et des gestionnaires d’hôpitaux, pour qui le jetable est beaucoup plus simple à gérer. Et les auteurs de conclure que pour éviter une pénurie lors de la prochaine pandémie il faut cesser de se reposer sur des stocks périssables de matériels vitaux, une stratégie qui creuse notre vulnérabilité. «Un masque peut être lavé à maintes reprises et utilisé à vie», conclut Bruno Strasser, citant un article scientifique daté de 1918. En pleine épidémie de grippe espagnole.