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Le virus de la grippe par microscopie électronique en transmission
© KEYSTONE/DENNIS KUNKEL

épidémiologie

Le péril des épidémies, et comment lui faire face

Face à la menace diffuse des virus, épée de Damoclès suspendue au-dessus de l’humanité, virologues et épidémiologistes s’interrogent sur les ripostes à mettre en œuvre. Mais en existe-t-il réellement?

 Qui sera le prochain virus tueur en série? Où, quand, comment frappera-t-il l’humanité? Quels seront ses complices – mammifères, moustiques? Un panel de 20 experts s’était réuni à l’Institut Pasteur de Paris, les 21 et 22 juin, pour débattre de ces questions devant un public de chercheurs et d’acteurs de la santé publique. Le défi: mieux se préparer à cette menace diffuse.

«La grippe reste notre pire cauchemar», confie Arnaud Fontanet, responsable de l’unité épidémiologie des maladies émergentes à l’Institut Pasteur, co-organisateur de ce colloque. Quand un nouveau mutant du virus grippal arrive, il infecte un tiers de l’humanité.

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Sa transmissibilité, par éternuement, est phénoménale. Les malades sont contagieux avant même l’apparition des premiers symptômes: les isoler ne sert à rien. Le virus, avec un temps de génération de trois jours, se propage comme traînée de poudre. «Rien ne peut l’arrêter. Tout dépendra du taux de mortalité du virus mutant.» Seule piste, la perspective d’un vaccin «pan-grippal», adapté à toutes les souches du virus. «Une équation jamais résolue», pourtant, malgré des décennies de recherche.

La grippe reste notre pire cauchemar

Arnaud Fontanet, Institut Pasteur

Convoquant les mânes du virus de la grippe espagnole, Lone Simonsen, de l’Université Roskilde (Danemark), a estimé qu’il a tué, en 1918-19, 1 à 2% des personnes infectées – soit 50 millions de personnes à travers le monde. Mais pourquoi a-t-il frappé des sujets jeunes (20 à 40 ans) et épargné les personnes âgées? Le mystère reste entier. Quant à la pandémie grippale de 2009, sa «sévérité» a été «100 fois surestimée».

Course sans fin

La menace virale est-elle prévisible? Question polémique. Deux philosophies s’affrontent, incarnées par deux grandes figures. D’un côté, Peter Daszak, de l’EcoHealth Alliance (New York), une ONG américaine dédiée à la recherche sur la prévention des épidémies. Il affirme que la prédiction du risque est possible grâce à l’analyse des écosystèmes. Mission impossible, lui rétorque Edward Holmes, de l’Université de Sydney (Australie). Pour lui, mieux vaut miser sur la surveillance des signaux émergents, suivie d’interventions rapides.

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«Environ cinq nouvelles maladies infectieuses émergentes surviennent chaque année, dont trois sont des zoonoses [des maladies infectieuses qui se transmettent naturellement des vertébrés à l’homme, ndlr], alerte Peter Daszak. Celles qui sont transmises par la faune sauvage, en particulier, connaissent un essor exponentiel, même après correction de la part due à une surveillance accrue.»

Habile à jouer sur les peurs – et à récolter des fonds conséquents –, ce chercheur de renom s’attache à éplucher les écosystèmes pour y détecter les virus menaçants. Il analyse ainsi les séquences du génome des virus hébergés par des mammifères sauvages dits réservoirs, la densité de la faune sauvage, la fréquence et le type de contacts entre les hommes et ces animaux…

Il est impossible d’évaluer l’émergence d’une nouvelle épidémie

Edward Holmes, Université de Sydney

Peter Daszak a été partenaire d’un projet, Predict-1, qui a permis d’analyser, de 2009 à 2014, 1000 virus hébergés par la faune sauvage. Une goutte d’eau dans un océan: «Nous estimons à 1,67 million le nombre de virus inconnus qui infectent les mammifères et les oiseaux aquatiques. Parmi eux, 650 000 à 840 000 auraient un potentiel de transmission à l’homme.» Il milite pour un ambitieux projet, le Global Virome Project, qui pourrait dresser le catalogue du génome de tous ces virus. Un projet titanesque revu à la baisse, avec des besoins de financement réduits de 10 à 1,3 milliard de dollars.

«La virosphère est très vaste, très diverse et elle évolue rapidement, avertit Edward Holmes. Sur une telle population de virus, il est impossible d’évaluer l’émergence d’une nouvelle épidémie. D’autant que les événements d’émergence restent rares.» Une course sans fin, estime-t-il.

Enseignements d’Ebola

L’histoire des épidémies récentes semble lui donner raison. «Prenons Ebola, raconte Arnaud Fontanet. Quand l’épidémie a démarré en Afrique de l’Ouest, fin 2013, le virus et les symptômes qu’il provoque étaient archiconnus. Mais il a fallu quatre mois pour que le diagnostic soit évoqué par un médecin de Médecins sans frontières, et les échantillons envoyés au Centre national de référence de l’Institut Pasteur qui a identifié le virus, à Lyon.» Ces quatre mois perdus ont été extrêmement préjudiciables. Pour autant, disposer d’un catalogue des virus hébergés par les chauves-souris – dont Ebola – n’aurait servi à rien. «C’est la déficience des services de santé qui était en cause.» La leçon a porté ses fruits: en avril dernier, quand a surgi une nouvelle épidémie d’Ebola en RDC, les services de santé ont été bien plus réactifs.

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C’est une certitude, les modifications environnementales sont à haut risque. «Les moteurs de l’émergence d’une nouvelle maladie infectieuse sont des changements affectant la démographie des populations humaines ou animales, l’exploitation agricole ou l’aménagement d’un territoire (exploitation minière…), les comportements humains (conduites sexuelles, migrations, déplacements…) ou ceux des pathogènes, les changements technologiques ou climatiques…», a listé Edward Holmes. L’incroyable épopée de la pandémie du sida en a fourni une éclatante confirmation. Martine Peeters, de l’Institut de recherche pour le développement à Montpellier, a retracé l’histoire du passage du VIH du singe à l’homme, entre 1900 et 1920, puis de sa diffusion locale et enfin mondiale.

Depuis Ebola, la collaboration internationale s’est améliorée

Simon Cauchemez, Institut Pasteur

Quand une épidémie démarre, la détection des premiers patients est cruciale. «Les tout premiers patients sont des sujets à très haut risque, souvent professionnellement. Leur analyse donne très rapidement des pistes pour aller chercher l’origine du mal», relève Arnaud Fontanet.

Les virus… et leurs alliés

L’analyse des moustiques vecteurs est aussi très informative. Les moustiques du genre Aedes, par exemple, sont les principaux vecteurs de la fièvre jaune, de la dengue, du Zika et du chikungunya. Scott Weaver, de l’Université du Texas, a montré comment Aedes aegypti est devenu purement anthropophile: ce moustique ne se nourrit plus que de sang humain. Il s’est parfaitement adapté aux grandes villes des zones tropicales, où il diffuse ces maladies.

Autre approche utile, celle de Neil Ferguson, de l’Imperial College à Londres, qui s’attache à modéliser en temps réel l’effet des interventions possibles sur la dynamique d’une épidémie émergente. Avec pour but d’éclairer les décisions politiques. Quel sera l’impact, par exemple, d’une restriction des déplacements, d’un vaccin administré aux personnes en contact avec un malade, d’un isolement des malades à différents stades de l’infection ou d’une prophylaxie médicamenteuse?

«On est de mieux en mieux équipés pour modéliser le risque d’émergence, identifier les zones à risque», estime Simon Cauchemez, de l’Institut Pasteur, co-organisateur du colloque. Mais ces analyses imposent une coordination très efficace entre les équipes de terrain, les organisations internationales, les chercheurs de tous pays. «Depuis Ebola, la collaboration internationale s’est améliorée», se réjouit-il.

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