Santé

Le périnée, dernier tabou de l’intimité

Il est fondamental pour soutenir les organes internes, joue un rôle actif dans la continence et le plaisir sexuel, pourtant le plancher pelvien est un ensemble de muscle encore trop méconnu

Il a la forme d’un petit losange, tendu de la symphyse pubienne au coccyx. Et c’est aussi l’ensemble de muscles le plus tabou de notre anatomie. La faute sans doute à son emplacement, le périnée se cachant dans les recoins de notre intimité, tout autour de l’urètre, du vagin et de l’anus, voire à la racine du pénis pour les hommes. Car oui, Messieurs, contrairement à certaines idées reçues, le périnée n’est pas la propriété exclusive de la gent féminine, bienvenue au club!

A une époque où la nudité s’affiche sans complexe à tous les coins de rue, le périnée représente-t-il l’un des derniers non-dits? Faites le test autour de vous: combien pour oser décrire où se trouve ce petit hamac musculaire dont l’une des fonctions principales est de retenir les organes pelviens? La réponse à cette question est édifiante, à la hauteur de la gêne qu’elle provoque: pas grand monde. Il n’est dès lors guère étonnant d’apprendre que le nerf innervant une bonne partie de la zone périnéale était autrefois qualifié d'«honteux» par les anatomistes, remplacé depuis par le terme plus orthodoxe de «pudendal».

Plateforme décomplexée

Les choses commencent toutefois à bouger du côté du plancher pelvien: une plateforme d’information au ton décomplexé, kegelness.com – première du genre en Suisse –, a notamment vu le jour au début du mois de novembre sous l’impulsion de Laysa Issad, trentenaire lausannoise. Son nom s’inspire du gynécologue Arnold Kegel, ayant inventé, dans les années 50, le périnéomètre, un appareil pour mesurer la force des contractions volontaires des muscles du périnée. D’un autre côté, divers ouvrages consacrés fleurissent désormais sur les rayons des librairies, dont celui coécrit par Alain Bourcier et Jean Juras, Les dialogues du périnée (Odile Jacob), sorti à la fin de l’année passée.

«Ma mère étant sage-femme, j’ai passé beaucoup de temps dans son cabinet, explique Laysa Issad. Je me suis rendue compte que la question de savoir ce qu’était exactement le périnée revenait régulièrement. J’ai eu la chance de bénéficier très tôt d’une prévention sur l’importance de ce muscle, c’est pour cela que j’ai souhaité ouvrir un site destiné au grand public. Ce d’autant plus que les soucis de périnée touchent plus de monde que l’on ne le croit, mais qu’une honte subsiste à en parler. J’avais aussi à cœur de proposer une plateforme offrant des solutions, notamment par l’établissement d’une carte interactive de thérapeutes reconnus dans la rééducation périnéale et la vente de produits connectés permettant de renforcer le plancher pelvien.»

De multiples rôles essentiels

Il était sans doute temps que l’on redonne sa place au périnée, car non content d’être un élément central dans le plaisir sexuel – plus particulièrement pour la vigueur des érections et l’intensité orgasmique, il joue également un rôle actif dans le soutien des organes du pelvis féminin mais aussi dans les fonctions urinaires et rectales, en agissant comme un verrou sur le sphincter urétral et anal.

En cause d’un affaiblissement du périnée: les accouchements par voie basse, tout comme la constipation chronique, le vieillissement naturel des tissus ou encore des facteurs génétiques. La pratique intensive de certains sports tels que la course à pied, l’aérobic ou le volley-ball peut aussi engendrer, y compris chez les femmes n’ayant pas eu d’enfants, des surpressions répétées pouvant entraîner, à terme, un relâchement des muscles du plancher pelvien. Avec à la clé des problèmes d’incontinence urinaire, notamment à l’effort. Un trouble dont souffriraient 30% des femmes et 10% des hommes en Suisse.

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Je suis frappé de constater à quel point les médecins ne parlent pas à leurs patientes de cette question et combien elle est encore taboue

Malgré cela, on ignore trop souvent son existence, encore plus son fonctionnement. «Non seulement beaucoup de femmes ne savent pas où se trouve le périnée, mais la plupart du temps elles n’ont pas été informées à ce sujet et n’ont jamais appris à ressentir cette zone de leur anatomie», confirme Laure-Isabelle Kazemi, ostéopathe spécialisée en pelvi-périnéologie à la Permanence Ostéopathique de la Gare à Lausanne.

«Etant donné le mystère qui plane autour du sexe féminin, l’origine du monde de Courbet a encore toute son utilité!, s’amuse Sylvain Meyer, Professeur en gynécologie-obstétrique et médecin agréé à l’Ensemble Hospitalier de La Côte et à l’unité d’urodynamique du CHUV. Plus sérieusement, je suis frappé de constater à quel point les médecins ne parlent pas à leurs patientes de cette question et combien elle est encore taboue.»

Un précurseur en Suisse romande

Auteur, en 2005, du livre Osons en parler! Connaître son intimité, source de plaisir et de désir, gérer et traiter les problèmes d’incontinence (Ed. Favre), Sylvain Meyer fait figure de précurseur en Suisse romande, notamment dans le travail effectué pour instaurer une formation reconnue par l’Association Suisse des Médecins autour de ces «Women’s unspeakable problems». Il a par ailleurs contribué à l’acceptation, par l’assurance de base, du remboursement de séances de rééducations périnéales en post-partum.

Le gynécologue travaille également sur une étude visant à déterminer la pression s’exerçant sur le périnée durant la deuxième phase du travail d’accouchement, afin d’essayer de prévenir au mieux les risques de déchirure. Les premiers résultats ont été publiés à la fin de l’année passée dans l’International Urogynecology Journal.

Un tabou très… suisse?

Tabou sous nos latitudes, le périnée ne l’est pourtant pas partout. «D’autres cultures, notamment orientales, sont plus au fait du rôle de cette musculature», retrace Alain Bourcier, qui a été le premier à introduire la rééducation périnéale en France dans les années 80, puis dans le reste de l’Europe. Il a ainsi formé de nombreux médecins et physiothérapeutes en Suisse.

«Dans de nombreuses ethnies en Afrique, au Brésil ou en Inde, il existe une transmission de l’importance de la région périnéale dans le plaisir sexuel. Ce n’est pas le mystère du siècle, comme dans certaines sociétés occidentales.»

Ce qui est étrange, c’est que les praticiens y sont très bien formés, mais qu’il y a paradoxalement très peu de demandes de patientes

Et quel regard le spécialiste porte-t-il sur la Suisse? «Ce qui est étrange, c’est que les praticiens y sont très bien formés, mais qu’il y a paradoxalement très peu de demandes de patientes. Lorsque j’ai monté le service de rééducation périnéale de la Clinique Générale-Beaulieu en 2005, j’avais presque plus d’hommes que de femmes, alors qu’il n’y a aucune raison que le périnée des Suissesses se porte mieux que celui de leurs voisines. Il semblerait que cela ne soit pas vraiment inscrit dans la culture du pays, alors qu’en France, où toutes les femmes accouchées font dix séances de rééducation remboursée par la Sécurité sociale, parler du périnée c’est un peu comme parler du genou.»

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