NATURE

Perruches, les dessous d’une invasion

Dans les villes européennes, les perruches prospèrent. D’où viennent ces oiseaux exotiques et comment doit-on réagir à leur invasion?

En déambulant dans certaines grandes villes européennes, on peut s’étonner de voir évoluer des nuées d’oiseaux aux couleurs inhabituelles et aux cris stridents. Venus d’ailleurs, ces volatiles exotiques colonisent peu à peu les villes d'Europe. On compte des centaines, voire des milliers d’individus selon les métropoles. La plateforme de monitoring européenne ParrotNet recense notamment plus de 50 000 perruches à Londres, environ 12 000 à Bruxelles, 1500 au cœur d’Amsterdam ou encore un millier à Madrid. Portrait de ces nouvelles venues.

Les oiseaux en question appartiennent à la famille des perroquets: en Europe, on trouve principalement deux espèces de perruches, la perruche à collier et la conure veuve. La première s’est établie plutôt dans le nord. Elle est facilement reconnaissable à son plumage vert pomme, son bec rouge et le collier noir qui lui donne son nom. Au sud du continent, on trouve plutôt la conure veuve, également de couleur verte mais avec du gris sur le front et la poitrine, ainsi que du bleu sur les extrémités de ses ailes.

Une importation humaine

Si ces volatiles ont l’air de se plaire en Europe, ils sont originaires d’autres latitudes. La perruche à collier, par exemple, a une aire de distribution qui comprend les zones tropicales des continents africains et asiatiques. La conure veuve, elle, est originaire d’Amérique du Sud. Comment ces oiseaux exotiques se sont retrouvés sur le Vieux Continent, qui plus est en masse? C’est l’humain et son goût pour les oiseaux en cage qui est responsable de l’arrivée des perruches dans nos contrées.

Les premières apparitions de ces oiseaux en Europe semblent dater des années 1970, consécutives à des relâchements sauvages ou accidentels. Certains de ces événements peuvent être datés précisément. En 1974 à Bruxelles par exemple, une quarantaine de perruches à collier ont été libérées par un zoo de la ville. Cette même année en région parisienne, un conteneur de la zone aéroportuaire d’Orly a malencontreusement laissé échapper une cinquantaine d’individus. Le même scénario s’est reproduit en 1990, cette fois à l’aéroport Paris-Charles-de-Gaulle également.

Des conditions accueillantes

Depuis, les populations ne cessent de croître. Le climat tempéré qui prévaut dans les pays côtiers de l’Europe occidentale, notamment en Angleterre ou aux Pays-Bas, a favorisé la survie de ces oiseaux aux origines tropicales. Et pour survivre aux froids hivernaux, étape cruciale dans la vie d’un habitant des rues, les perruches peuvent compter sur la nourriture disponible dans les mangeoires fournie par de généreux habitants.

En Suisse, leur présence reste cependant anecdotique. «On compte seulement quatre à dix perruches à collier observées annuellement en Suisse depuis 2006, avec un pic inhabituel en 2013 de 82 individus», indique Laurent Vallotton, ornithologue au Muséum d’histoire naturelle de Genève.

Une fois leur liberté retrouvée, ces perruches sont alors devenues citadines. En ville, une certaine proximité des bâtiments fait que la température y est légèrement plus élevée qu’en périphérie. Les prédateurs se font rares et – argument ultime en matière de luxe pour un ancien oiseau de compagnie – la nourriture y est servie sur un plateau. Les parcs, avec leurs plantes d’ornement et les restes qu’abandonnent les passants, sont un lieu tout indiqué pour dénicher fruits et graines qui sont à la base de leur alimentation.

Une fois venu le temps des amours, la perruche à collier se met à la recherche de cavités. Arbres, façades de rochers ou vieux murs accueilleront leur nid. C’est là que les oiseaux locaux font la grimace. Le nombre de cavités étant limité, une compétition s’installe entre volatiles. Notamment avec les moineaux, étourneaux, sittelles et mésanges, eux aussi usagers des cavités.

Dans ces combats de rue, les perruches ont tendance à facilement s’imposer. Il faut dire qu’elles possèdent deux armes de poids: «Leur taille [environ 40 cm de long] est légèrement plus grande que les oiseaux concurrents, qui peuvent donc être relativement impressionnés, explique Daniel Cherix, professeur honoraire au Département d’écologie et d’évolution de l’Université de Lausanne. Mais elles ont surtout la caractéristique de se déplacer et de nicher en groupe. Les perruches ont donc l’avantage du nombre.» C’est ainsi que les perruches acquièrent leur caractère invasif. S’étant approprié nourriture et habitat, l’espèce peut se reproduire sans difficulté et prendre gentiment le dessus sur les espèces indigènes.

La conure veuve, elle, vit en colonie et ne niche pas dans les cavités mais dans des arbres. En ville, elles apprécieront également le sommet de pylônes et autres poteaux électriques. Des nids sont bâtis avec des morceaux de bois, de manière très rapprochée les uns à côté des autres. Ceci afin de ne former qu’un amas de branches percé de quelques ouvertures, pouvant peser jusqu’à 50 kilos. «Si le climat est froid, elle peut y construire des parois plus épaisses. La conure veuve est très adaptable», indique Jose Luis Postigo, chercheur à l’Université de Malaga en Espagne et spécialiste de cette espèce, à l’AFP.

Toutes les espèces sont invasives

Pour autant, doit-on s’inquiéter de la venue et de l’expansion de ces oiseaux colorés? Selon Daniel Cherix, «l’arrivée d’une nouvelle espèce n’est pas un problème en soi. Il ne faut pas oublier que toutes les espèces existantes aujourd’hui ont un jour été «envahissantes». Je pense ici à la recolonisation des terrains laissés vierges après les épisodes de glaciation qui ont jalonné l’histoire de la terre. Ce qui pourrait poser quelques difficultés sur le plan écologique dans le cas des perruches, c’est que cette fois, leur arrivée est très rapide. Les espèces locales n’ont pas eu le temps de s’adapter et de se spécialiser dans une niche écologique.» Le risque serait dès lors de voir les oiseaux locaux disparaître. Pour l’heure, Laurent Vallotton estime que «seules quelques populations très localisées ont un réel impact négatif sur les oiseaux locaux rares et les chauves-souris». Mais la vigilance reste de mise.

Dans les villes où les populations de perruches sont très denses, des individus ont tendance à partir à la découverte de nouveaux espaces en périphérie des villes. Certains champs et autres vergers suburbains en font les frais. Dans leur continent d’origine, quand les perruches s’attaquent aux cultures, elles peuvent devenir un réel fléau. En Inde par exemple, elles ont l’habitude de pénétrer en un grand groupe dans les champs cultivés où elles effectuent des ravages dans les étendues de céréales, les plantations de citronniers et de pruniers. L’impact économique de l’espèce peut donc être conséquent.

Un coût de 12 milliards d’euros

«En Europe, le coût des espèces invasives dans leur ensemble est estimé à 12 milliards d’euros par année, rappelle Daniel Cherix. Ce chiffre prend en compte l’aspect écologique, économique et médical», certaines espèces invasives pouvant importer des maladies, tel le moustique tigre. Pour les espèces problématiques, il est nécessaire de contrôler l’expansion des populations afin de réduire ces coûts. Mais comment?

Dans la ville espagnole de Saragosse, «les services de la mairie ont percé des œufs de conure veuve avec une fine aiguille afin de contrôler la reproduction de l’espèce, tout en laissant ces œufs perforés dans les nids pour tromper les perruches», explique à l’AFP Luis Manso, de l’Unité de protection de l’environnement de la mairie. Mais la méthode s’est avérée peu efficace; les oiseaux ont finalement été tués à coups de fusil. Des mesures non létales, comme la stérilisation ou le piégeage par pose de filets, ont également été tentées dans d’autres villes, mais sans grand succès.

Le cygne, un cadeau princier

Un jour peut-être, la présence de ces oiseaux venus de loin n’étonnera plus. Ce ne serait pas la première fois. Par exemple, qui se douterait que le cygne est lui aussi une espèce importée? Lui qui fait maintenant partie intégrante du paysage lémanique. «Originaire d’Asie, cet oiseau a été introduit en Suisse comme oiseau d’ornement au XIXe siècle», explique Laurent Vallotton. L’esthétisme de l’animal en faisait un cadeau digne des plus grands. Il paraîtrait que la population du Léman provient d’un présent qui fut fait par un prince du Fürstenberg, une région du sud de l’actuelle Allemagne, à la ville de Genève en 1839.

Morale de l’histoire, quand un animal de compagnie retrouve sa liberté, il suffit de peu pour qu’il prospère. De quoi faire réfléchir sur l’importation d’espèces exotiques. D’ailleurs, la perruche offerte à grand-mère au Noël passé, est-elle bien toujours dans sa cage?

Publicité