C’est la fin d’un des pires cauchemars qu’ait connus la paysannerie ces derniers millénaires. Suite à l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) l’an dernier, l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) doit proclamer ce mercredi à Paris l’éradication de la peste bovine. Une affection virale qui devient ainsi la première maladie animale – et la seconde maladie tout court après la variole – à disparaître sous l’impulsion de l’homme.

La peste bovine s’attaque aux mammifères de l’ordre des artiodactyles, qui regroupe aussi bien les moutons, les chèvres, les girafes ou les antilopes que les vaches, les buffles, les zébus ou les yaks. Si elle reste bénigne chez les premiers, elle frappe en revanche très durement les seconds, d’où son nom.

L’affection a pour symptômes une forte fièvre, des écoulements nasaux et oculaires parfois purulents, des diarrhées sanglantes abondantes et, last but not least, une grave déshydratation qui peut provoquer le décès de l’animal. Ce qui arrive très fréquemment chez les bovins: dans certains troupeaux, le taux de mortalité s’élève à 100%.

La première description de cette peste a été retrouvée sur un papyrus vieux de 3000 ans. A la fin de l’Antiquité, la maladie est passée d’Asie en Europe à l’occasion de certaines grandes invasions, telle celle des Huns, amenant la désolation sur son passage. Selon la FAO, elle a frappé si durement ses nouveaux territoires entre 376 et 386 qu’elle est considérée par certains historiens comme l’une des causes possibles de l’affaiblissement de l’Empire romain.

Un millénaire et demi plus tard, elle aurait également joué un rôle éminent dans les famines à répétition qui ont bouleversé la France du XVIIIe siècle, circonstances qui ont favorisé notoirement la révolution de 1789. Exportée tardivement en Afrique subsaharienne, elle y aurait encore décimé 80 à 90% des troupeaux de certaines régions au point de fragiliser les populations locales et de les rendre plus vulnérables à la pression colonisatrice des Européens.

La maladie a connu sa plus grande extension dans les années 1920, époque où elle s’étendait de la Scandinavie à l’Afrique du Sud et des côtes de l’Atlantique à l’archipel des Philippines, dans le Pacifique. Mais la résistance, au même moment, s’est renforcée. Suite à une incursion du virus dans le port belge d’Anvers, des vétérinaires ont décidé de créer une organisation mondiale chargée de lutter contre les maladies animales, l’Office international des épizooties, devenu aujour­d’hui l’Organisation mondiale de la santé animale.

L’OIE a consacré ses premiers efforts à mettre en relation les instituts de recherche compétents dans le but d’identifier les méthodes de lutte les plus efficaces et de les mettre en œuvre de manière coordonnée. Dans les années 1960, des campagnes massives de vaccination couplées avec des mesures de contrôle classiques ont permis de faire reculer sensiblement la maladie.

Mais le virus a opéré dans les années 1980 un retour dévastateur en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie du Sud. La stratégie devait encore se perfectionner. Il s’est ensuivi la fondation en 1994 d’un organisme spécialisé, le Programme mondial d’éradication de la peste bovine (GREP).

La lutte a dès lors été menée parallèlement à trois niveaux, national, régional et mondial. Et les résultats n’ont pas tardé à tomber. Le virus a reculé dans ses derniers bastions. Une dernière poussée endémique a eu lieu au Kenya en 2001. Puis plus rien. L’«écosystème somalien», qui regroupe la Somalie et diverses régions de l’Ethiopie et du Kenya, a fait l’objet d’une attention soutenue pendant encore quelques années. Mais les experts n’y ont plus décelé le moindre signe de la maladie. Plus de doute: tous les pays du monde peuvent être décrétés aujourd’hui «débarrassés de la peste bovine».

L’éradication de ce fléau bonifie sensiblement la condition paysanne dans le monde. Elle «a amélioré les flux de nourriture et de revenus pour des centaines de milliers, voire des millions d’éleveurs et de petits agriculteurs», se réjouit Félix Njeumi, du secrétariat du GREP. La FAO estime pour sa part le gain de production à 289 milliards de dollars en Inde et à plus de 30 milliards en Afrique de 1965 à 1998.

La bataille, pourtant, continue. Il reste en effet à bien gérer la phase de «post-éradication». Ce qui suppose de maintenir une surveillance épidémiologique minimale pour le cas où la maladie, contre toute attente, ressurgirait. Et de fixer la liste des laboratoires hypersécurisés autorisés à conserver le virus à des fins de recherche.