Approchez, Mesdames et Messieurs! Laissez-vous troubler par les mimiques du petit robot d’Osaka, si humaines qu’elles en deviennent dérangeantes. Tremblez devant ­Terminator, le seul, le vrai, en chair et en os métalliques. Fantasmez sur l’exosquelette, qui confère une force herculéenne à celui qui l’endosse, ou sur le fauteuil roulant guidé par la pensée… Avec le programme de la foire Robots on Tour, ce 9 mars à Zurich, les femmes à barbe, briseurs de chaînes professionnels et autres moutons à cinq pattes peuvent aller se raser. Pour l’événement, le robot iCub revêtira sa plus belle peau, et son compère, l’infatigable marathonien sur échasses Cornell Ranger, tentera de battre son propre record de 65 km sans recharge de batterie. Mais cette grande réunion familiale, organisée pour les 25 ans du Laboratoire d’intelligence artificielle (LAI) de l’Université de Zurich, est aussi l’occasion de présenter le dernier-né: Roboy, le petit robot qui voulait devenir un homme.

Conçu en neuf mois, il vient d’être assemblé. «C’est encore un jeune enfant, il ne sait pas faire grand-chose», l’excuse Pascal Kaufmann, du LAI. Sa grosse tête et ses petites jambes donnent effectivement à l’humanoïde de 1m30 un aspect enfantin. Assis sur un gros cube blanc, les jambes qui pendent pensivement dans le vide, il est ailleurs. Une barre d’outil traverse son front, signe qu’il se concentre pour esquisser quelques mouvements. Oups, un de ses concepteurs vient de lui déboîter l’épaule… Mais l’élasticité de son squelette en polyamide – qui a été réalisé par une imprimante 3D – permet de la remettre vite en place. Enfin, Roboy lève la tête. Ses grands yeux bleus parcourent le groupe de journalistes venus faire sa connaissance. Il serre la main de Rolf Pfeifer, directeur du LAI, avec beaucoup de solennité.

Le robot répond à quelques questions basiques d’une voix aussi tremblante que les jambes d’un petit veau qui vient de naître. Ses haut-parleurs seront renforcés pour qu’il gagne en assurance avant d’être présenté à un public élargi. Il semble en revanche comprendre très bien l’anglais, même teinté d’un fort accent suisse allemand. C’est une illusion: il ne possède pour l’instant qu’un générateur de parole, et les réponses lui sont soufflées par le chercheur qui pianote sur un ordinateur juste derrière lui. «Au fait, je peux parler mais je ne comprends pas ce que je dis», sait réciter Roboy.

Il ferme les yeux un instant puis passe rapidement des larmes à la colère et ainsi de suite à travers toute la gamme d’émotions que sont visage est capable de manifester. Est-ce une pointe d’envie que l’on distingue brièvement sur la face lisse de cet aspirant petit d’homme?

En digne successeur de Pinocchio, la créature a des fils qui pendent un peu partout. Ce sont ses tendons. Comme son ancêtre, Ecce Robot (LT du 30.12.2011), qui gît, hors service, dans un coin de l’atelier zurichois, la machine fonctionne avec un système muscles-squelette-tendons. «La plupart des robots ont des moteurs dans les joints, explique le Gepetto en chef. Ce n’est pas le cas des humains. Beaucoup de nos muscles sont sur notre torse, quelques-uns sur les bras et sur les jambes. C’est aussi là que sont placés les 48 moteurs de Roboy.»

Une des difficultés liées à ce genre de système consiste à réussir à contrôler la dynamique complexe de tous ces tendons, avec des parties rigides et des parties élastiques, des frottements statiques et cinématiques. «Ce n’est pas simple à gérer, poursuit Rolf Pfeifer. Mais une partie du contrôle est déjà dans le matériel et dans la forme. Un mouvement complexe comme celui de saisir un verre, par exemple, est facile à cause de la forme de la main.»

Chez l’homme, outre le déplacement des membres, ce geste implique la vision et la mémoire, pour évaluer le poids de l’objet et calibrer la force à employer, ainsi que les senseurs tactiles qui confirment ou infirment l’estimation, permettant d’affiner le système pour un prochain lever de coude. Il illustre bien le credo du laboratoire zurichois: «Notre philosophie, c’est que l’intelligence a besoin d’un corps», relève Pascal Kaufmann. Pour Rolf Pfeifer, la traditionnelle séparation entre l’âme et le corps du robot, avec le software qui contrôle le hardware, devient de plus en plus floue.

Est-ce la raison pour laquelle il est important de chercher à toujours mieux imiter le corps humain? «On apprend beaucoup plus sur les hommes en essayant d’en construire un que dans un livre d’anatomie», relève Pascal Kaufmann. Rolf Pfeifer précise: «Lorsqu’on lève le coude, on ne se rend même pas compte du nombre de muscles qu’il faut coordonner. C’est inconscient parce que notre système d’apprentissage est intégré.» Roboy devrait bientôt bénéficier d’un tel dispositif, qui, bien que très élémentaire, devrait lui permettre d’apprendre certains mouvements. Les chercheurs du LAI travaillent dessus.

Ils font en outre valoir que la maîtrise des systèmes guidés par des tendons pourrait trouver d’autres applications. «Pour faire des bras robotiques, utilisés dans les usines, par exemple, illustre le directeur. Un des avantages réside dans le fait que l’on peut séparer le moteur du bras, ce qui le rend beaucoup plus léger. Et puis, l’utilisation de composants élastiques rend l’interaction avec des humains beaucoup moins dangereuse.»

Pour Rolf Pfeifer, son équipe et lui ne font que perpétuer le même rêve de réplication que les humains poursuivent depuis des millénaires. Un robot humanoïde attire aussi plus facilement des fonds, reconnaît-il. Roboy a été financé par un mélange de sponsoring et de «crowdfunding» (production communautaire): via Internet et les réseaux sociaux, un grand nombre d’individus peuvent contribuer. Il a coûté environ un demi-million de francs.

Le petit robot a encore beaucoup de choses à apprendre, ses géniteurs ont toute une liste de projets pour lui: marcher, faire du tricycle, comprendre le langage humain. «Un jour, il pourra participer à des débats», prophétisent les chercheurs, comme des fées de la rhétorique penchées sur son berceau. Eux aussi ont déjà passablement appris: si c’était à refaire, Rolf Pfeifer construirait Roboy un peu plus grand. L’installation de toutes les pièces dans un torse aussi étroit a été difficile. Il ferait les jambes plus longues et la tête plus petite. Le directeur du LAI est satisfait du réalisme des mouvements de sa créature mais estime qu’ils sont encore un trop lents. Roboy est aussi censé avoir des talents de comédien. Ceux-ci sont déjà mis à l’épreuve. Il n’a que quelques jours pour apprendre son rôle dans la courte pièce To be or not to be an humanoid, qui sera présentée samedi à Robots on Tour.

Robots on Tour, de 9h à 20h, le 9 mars 2013, Puls 5, Giessereistrasse 18, Zurich. Infos sur www.robotsontour.com

Les fées de la rhétorique, penchées sur son berceau, promettent qu’un jour il saura débattre