AMS. Trois initiales pour évoquer une expérience unique dans le domaine de la physique des particules. Pour la mener à bien, douze pays, dont la Suisse, collaborent d'arrache-pied depuis 1994, une trentaine d'instituts universitaires, des centaines d'ingénieurs et de physiciens pour un budget dépassant le milliard de francs suisses. Sur le plan des chiffres, l'Alpha Magnetic Spectrometer rivalise avec le télescope spatial Hubble. Malheureusement, AMS pourrait ne pas connaître la même fortune que ce dernier, la faute aux contingences, à une navette vieillissante et à un président américain soudainement saisi par une envie de Lune.

Le projet est ambitieux. Sur le plan scientifique tout d'abord, car il entend percer les mystères exotiques de l'antimatière, mais aussi ceux de la matière noire, que l'on soupçonne – on ne l'a jamais vue directement – de contribuer à 90% de la masse totale de l'Univers. Sur le plan technique ensuite, puisque ce détecteur de particules, contrairement à tous ses collègues terrestres, est destiné à se fixer sur la Station spatiale internationale (ISS), à près de 400 kilomètres d'altitude.

A Genève, le Département de physique de l'Université, acteur de la première heure, conçoit et assemble une partie essentielle du détecteur, le tracker. On y vit donc au rythme des bonnes et des mauvaises surprises. Or, ces jours-ci, c'est plutôt l'angoisse qui prime dans les rangs genevois, comme au sein de l'ensemble de la collaboration.

«Il y a environ un mois, raconte le professeur Maurice Bourquin, physicien à l'Université de Genève et l'une des têtes pensantes du projet, notre contact à la NASA nous a fortement conseillé d'assurer nos arrières et de trouver une alternative pour le lancement de notre détecteur.»

On imagine le froid parcourir l'échine des scientifiques présents lors de la réunion. Certes, ils savaient dès le départ qu'à vouloir le ciel, il leur faudrait en accepter les nombreux risques. Mais à l'époque, la navette spatiale américaine, alors désignée comme le seul engin capable d'emmener les 7 tonnes d'AMS jusqu'à la station spatiale, voyait encore l'avenir en rose.

Les temps ont changé. La navette a depuis connu des accidents tragiques, dont celui de Columbia en 2003. Verdict: condamnée à garder le sol pendant deux ans. Tout le calendrier en a été bouleversé. La Station spatiale internationale, qui comptait sur ses allers et retours pour être complétée, en a fait les frais.

Quand on a la guigne…. De retour de convalescence en mai 2005, la navette connaît de nouveaux ennuis techniques. Rien de grave certes. Mais pour une NASA traumatisée, l'incident suffit à justifier un nouvel arrêt provisoire des vols. Et comme si tous ces retards ne suffisaient pas, voilà que le président Bush décrète soudainement que l'homme doit retourner sur la Lune, que la NASA doit tout entière tendre vers cet objectif, qu'elle doit développer au plus vite une nouvelle navette dans ce seul but et cesser l'exploitation de l'ancienne au plus tard en 2010.

«Toute la question est de savoir si le lancement d'AMS peut faire partie des priorités de la NASA d'ici à 2010, explique le professeur Martin Pohl, de l'Université de Genève. Elle va d'abord vouloir finir la Station spatiale internationale. Si notre expérience est lancée, ce sera dans les tout derniers vols. C'est très tangent. On devrait en savoir plus au printemps prochain.»

Plutôt que d'attendre les poings serrés et l'angoisse vissée au ventre, les membres de la collaboration ont décidé d'agir. La semaine dernière, une délégation d'AMS s'est offert une visite en Chine continentale. Un voyage somme toute fort logique à l'heure où l'Empire du Milieu, qui collabore à la science d'AMS, affiche clairement ses ambitions spatiales en multipliant avec succès les vols habités en orbite. Face à un programme en plein essor, dont toutes les priorités ne sont pas encore fixées, se pourrait-il que les gens d'AMS trouvent enthousiasme et support chez les Chinois? C'est d'autant plus probable que le grand chef d'AMS, le professeur Samuel Ting, Prix Nobel fort célèbre, et star du Massachusetts Institute of Technology, peut jouer de ses origines chinoises. «Il a ses entrées aussi bien dans les gouvernements de Chine continentale que de Taïwan, explique Maurice Bourquin. C'est un vrai héros là-bas.»

Alors verra-t-on bientôt un lanceur chinois délicatement déposer les 7 tonnes d'AMS sur la poutre centrale de la Station spatiale internationale? A l'Agence spatiale européenne (ESA), Dieter Isakeit est un personnage central. C'est à lui que doivent s'adresser tous ceux qui dans un avenir proche voudront emprunter la future navette européenne, l'ATV, pour se rendre sur l'ISS. «Croyez-moi, les Chinois sont encore très loin de posséder la technologie et le savoir nécessaire pour approcher et s'arrimer à la station spatiale. C'est une chose d'envoyer une capsule en orbite, c'en est une tout autre que de réaliser un arrimage à près de 28 000 km/h. Ils pourront peut-être le faire, mais sans doute pas avant une dizaine ou une quinzaine d'années.»

Non, décidément, le responsable à l'ESA n'accorde aucun crédit à la solution chinoise. Sauf si le véritable objectif de la délégation d'AMS est de piquer les Etats-Unis au vif. Les Américains pourraient-ils accepter d'abandonner à leurs concurrents chinois le lancement d'une expérience aussi prestigieuse? Le physicien genevois l'avoue sans détour: «C'est vrai. Nous jouons une partie politique serrée et c'est parfois bien plus compliqué que la science. Nous sommes devenus des lobbyistes. La semaine prochaine, je rencontre un membre du bureau du président Bush pour plaider notre cause.»

Aujourd'hui, il existe donc un risque non négligeable qu'AMS ne puisse être lancé et que son extraordinaire science, si grosse de découvertes fondamentales, ne se réalise jamais. Toutes les cartes n'ont bien sûr pas été jouées. Mais si le pire devait arriver, le physicien genevois trouverait tout de même une consolation: «Nous avons énormément appris en construisant ce détecteur, ainsi que lors du premier vol d'essai à bord de la navette en 1998. Nous avons formé des centaines de jeunes physiciens et ingénieurs. Ce ne sera pas perdu. Et puis, s'il le faut, nous lancerons AMS dans quinze ans.»

C'est vrai, le ciel peut parfois attendre.