Dans le hangar 19 de l’aéroport JFK à New York, l’avion solaire de Bertrand Piccard et d’André Borschberg se repose de la traversée des Etats-Unis de la côte ouest à la côte est. Solar Impulse a décollé le 3 mai à San Francisco, puis a fait des escales à Phoenix, Dallas, St. Louis, Cincinnati, Washington pour boucler son périple à New York le 6 juillet. Samedi, sept cars ont emmené à JFK plus de 600 personnes ayant répondu à l’invitation du consulat général de Suisse à New York pour rendre hommage à l’équipe entre buffet et cors des Alpes.

Consul général de Suisse à New York, François Barras ne cache pas que la Confédération, qui a soutenu l’aventure Solar Impulse, en tire un vrai profit: «C’est un ambassadeur idéal pour promouvoir la Suisse comme pays de l’innovation et de la recherche, comme un acteur responsable prêt à relever les défis (énergétiques) du XXIe siècle. C’est dans cette logique que nous allons inaugurer cette semaine la branche new-yorkaise de Swissnex [structure favorisant les échanges scientifiques et technologiques]. Une semaine après l’atterrissage de leur appareil, Bertrand Piccard et André Borschberg livrent leurs impressions.

Le Temps: Quel bilan tirez-vous de votre vol «Across America»?

André Borschberg (A: B.): Nous avons été impressionnés par l’accueil du public, des administrations et des autorités américaines. Nous n’avons à aucun moment eu l’impression de faire partie d’un projet étranger et d’être pénalisé pour cela. Les Américains ont considéré Solar Impulse comme un projet pionnier.

Bertrand Piccard (B. P.): Nous sommes comblés. Nos deux principaux objectifs ont été atteints : réussir techniquement notre vol et faire passer notre message. Nous avons atteint 8,1 milliards d’impressions médiatiques en trois mois. Nous avons rencontré les gouverneurs d’Arizona et du Missouri. Le ministre américain de l’Energie [Ernest Moniz] a même participé à l’une de nos conférences de presse et le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a salué la performance lors d’une cérémonie à New York. Quand on vole en Europe, on a une couverture européenne. Quand on vole aux Etats-Unis, elle est mondiale. Des dizaines de milliers de personnes ont adhéré à notre programme Clean Generation.

– Que répondez-vous à ceux qui jugent votre projet de façon critique?

B. P.: Sur certains blogs, des scientifiques ont estimé que notre projet ne servait à rien, car il ne permet pas de transporter de passagers. Ils auraient dû faire cette remarque aux frères Wright il y a cent ans déjà. Cela dénote une absence de vision de croire que tout cela ne servira à rien. Solar Impulse est le début d’un nouveau cycle, celui de l’aviation sans carburant, de la clean-tech génératrice d’emplois. Les innovations de Solar Impulse peuvent servir dans le secteur de l’habitat pour renforcer l’efficience énergétique des bâtiments. Aux Etats-Unis, ce sont précisément les innovations qui seront faites dans le domaine de l’énergie qui les sauveront.

A. B.: Notre projet aborde une des dimensions phares de la politique énergétique de l’administration Obama.

– Comment analysez-vous les dommages subies par une aile lors du vol Washington-New York?

A.B.: Apparemment, nous avons eu un problème de colle. Quand la déchirure est apparue, le risque était de perdre un bout d’aile voire, au vu de la dynamique de l’air et de la pression, une aile entière. Mais l’aile – c’est rassurant – a tenu bon. Cela signifie qu’elle a été bien construite. En raison de cette avarie, nous avons été forcés de voler uniquement au-dessus de la mer pour éviter de tomber sur des habitations en cas de problème. Nous n’avons pas pu non plus voler vers la Statue de la Liberté, un projet qui m’était cher. Nous avons tout de même eu beaucoup de chance. Nous sommes arrivés avec trois heures d’avance sur l’horaire prévu, et l’aéroport JFK a accepté de nous incorporer dans le fort trafic de 23 heures en bloquant pendant quinze minutes tous les mouvements d’avions. Et puis le fort vent nous a cette fois-ci avantagés. Il m’a permis d’éviter de sortir les aérofreins pour atterrir. En les sortant, j’aurais pu faire exploser l’aile endommagée.

– Psychologiquement, comment avez-vous géré ce moment de crise?

B. P.: Quand la nouvelle est arrivée, j’ai passé un moment difficile. Mais dès que j’ai été conscient de la situation et de tous les risques, j’étais armé pour faire face à tous les scénarios, même à celui de devoir tomber dans une mer à 13 degrés avec mon parachute. Dès ce moment-là, j’ai été serein et ai pu apprécier le vol. La pratique du yoga m’a en ce sens aidé. Cela dit, l’aile ne fut pas notre seule surprise. La météo a été plus difficile que prévue. Les vents en provenance du golfe du Mexique ont une puissance que nous ne soupçonnions pas. A Dallas par exemple, la vitesse du vent était presque égale à la vitesse maximale d’approche. Il a fallu improviser pour ne pas faire du surplace en amorçant une descente en partie latérale. Des manœuvres que nous n’aurions jamais imaginées en termes aéronautiques.

– Votre quête de sponsors américains a-t-elle été fructueuse?

B. P.: Oui, c’est un succès. Nous avons une promesse orale qui devrait être concrétisée en septembre de la part d’un gros sponsor.

– La date de 2015 pour votre tour du monde va-t-elle être tenue?

A. B.: Nous devrions tenir l’agenda. Quand à la construction du deuxième avion solaire, nous allons recevoir la nouvelle poutre (qui s’était cassé l’an dernier) cette semaine. Elle sera testée en août à Duberdorf. L’avion sera monté en 2014. Des tests dans l’air seront effectués à la fin du premier semestre 2014.