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C'est dans la région des Santa Rita Mountains, dans l'Arizona, que le jaguar El Jefe avait établi son territoire.
© Bill Hatcher

Le mur

Sur la piste des jaguars, à la frontière entre Etats-Unis et Mexique

La construction d’un mur «impénétrable, beau et solide» entre les Etats-Unis et le Mexique aurait des conséquences désastreuses sur l’écosystème, avertissent les scientifiques. Les rares jaguars mexicains venus aux Etats-Unis pourraient en pâtir. Dernier volet de notre reportage

Le président américain Donald Trump veut ériger un mur à la frontière mexicaine. «Le Temps» en parcourt le tracé pendant une semaine.

Les épisodes précédents:

A la frontière Etats-Unis et Mexique, le monde interlope des refoulés
Né au Mexique, il chasse les Mexicains

Le dilemme des Amérindiens Tohono O’odham, entre Etats-Unis et Mexique
Les morts qui hantent le désert de Sonora, à la frontière entre Etats-Unis et Mexique

L'éditorial qui ouvre notre série d'articles: Le mur en trompe-l’œil de Donald Trump

Mayke a raté son examen. Ce berger malinois femelle était censé faire carrière dans la traque aux narcotrafiquants, détecter drogues et explosifs, mais la Border Patrol du Texas n’en a pas voulu: la chienne, née en Allemagne, a peur des gros camions. La voilà donc recalée. Peu importe: Mayke a aujourd’hui une existence bien plus fascinante. Repérée par le biologiste Chris Bugbee, elle a été formée pour surveiller un autre type de clandestin venu tout droit du Mexique: El Jefe. Un des rares jaguars à avoir foulé le sol des Etats-Unis.

El Jefe («le chef») vient probablement de la Sierra Madre, une chaîne de montagnes du nord du Mexique. La dernière fois qu’il a été filmé aux Etats-Unis – il lui arrive de se faire avoir par des pièges photographiques – c’était en octobre 2015. Depuis, plus rien. A-t-il été tué, braconné par des chasseurs? Ou est-il reparti au Mexique, à la recherche d’une femelle? Aucune piste n’est à écarter.

 

«Il nous a probablement observés»

Une chose est sûre: El Jefe est un jaguar malin. Chris Bugbee ne l’a jamais vu. Grâce à Mayke, il a trouvé des traces de sa présence: des excréments, des restes de mouffette où tout a été dévoré sauf les glandes anales. Et même un crâne d’ours avec les traces de dents d’un jaguar, peut-être les siennes. Mais il n’a jamais croisé son regard, ni aperçu la moindre tâche de son pelage. «El Jefe est très prudent. Il nous a probablement observés pendant des missions. Il est arrivé qu’il apparaisse sur des images de caméras à peine douze minutes après notre passage», raconte Chris Bugbee. «Ma chienne, en revanche, l’a probablement aperçu. Elle n’a pas peur des animaux, elle chasse les ours. Mais un jour, elle s’est brusquement immobilisée sur ses pattes, comme tétanisée par la peur. Elle est même venue se cacher derrière mes jambes. Je suis presque sûr que c’était lui. Cela devait en tout cas être quelque chose d’incroyable!»

Entraînements avec de l’excrément de jaguar

Auteur d’un mémoire de master consacré aux alligators, Chris Bugbee s’est installé à Tucson avec sa femme, qui, elle, s’est spécialisée dans les ours noirs, puis les félins. Il a d’abord entraîné des chiens à ne pas attaquer des serpents à sonnettes. Puis l’herpétologue de formation, dont la maison est remplie de serpents et de tortues, s’est pris de passion pour les jaguars. Il s’est intéressé de près à El Jefe, qui rôdait non loin de Tucson, dans les Santa Rita Mountains. Ni une, ni deux, il décide de faire de Mayke le premier chien spécialisé dans la détection de ces félins aux Etats-Unis.

Il l’entraîne avec de l’excrément de jaguar récupéré d’un zoo, mêlé à un peu d’excrément d’ocelot. Tous deux se mettent ensuite sur la piste d’El Jefe pendant des mois et des mois – quatre ans au total – dans le cadre d’un vaste projet de l’Université de l’Arizona. Un programme dont le but est de surveiller les effets de la construction des premières portions de palissades le long de la frontière sur la faune.

«C’est ma femme qui m’a en quelque sorte initié aux félins. Nous allons régulièrement en Namibie. Très vite, El Jefe, même sans le voir, a fait partie de mon quotidien. Il a changé ma vie! Il me manque. J’espère vraiment retrouver sa trace», souligne Chris Bugbee.

Repéré par un chasseur de cougars

C’est Donnie Fenn, un chasseur de cougars, qui a le premier repéré le jaguar, alors qu’il chassait avec sa fille de 10 ans. Un jour de novembre 2011, ses chiens, dressés pour attaquer des cougars, tombent sur le jaguar, qui s’était réfugié dans un arbre. Surpris, Donnie Fenn a le temps de prendre quelques photos. Le jaguar, menaçant, parvient à descendre de l’arbre, blesse un chien et s’enfuit. C’est la seule et unique fois où un homme a planté ses yeux dans ceux d’El Jefe. Et vice versa.

Chris Bugbee et son compagnon à quatre pattes ont quadrillé le territoire d’El Jefe, dans les endroits les plus reculés à la recherche des moindres indices de la présence du majestueux jaguar. Quand le biologiste relève les images de ses caméras, il arrive que parmi celles d’ours, de cougars ou de lynx, apparaissent des silhouettes d’hommes portant de lourds sacs sur le dos. Des trafiquants de drogue.

En été 2015, son projet sponsorisé par l’université prend fin, mais Chris Bugbee veut continuer. Avec l’association CATalyst qu’il a fondée avec sa femme, il cherche des fonds, en vain. Il finit par obtenir le soutien du Center for Biological Diversity, un centre qui s’est battu pour que le jaguar soit officiellement reconnu aux Etats-Unis comme une espèce menacée. Et qui est à l’origine de plusieurs actions en justice contre le projet de mur de Donald Trump.

Une vidéo qui fait le buzz

Chris Bugbee poursuit donc ses missions de repérage avec Mayke, seuls au monde, ou presque, au milieu de la nature. Grâce à ses pièges photographiques, il réussit à bien cerner les habitudes d’El Jefe. Des images censées rester discrètes et utilisées uniquement à des fins scientifiques, jusqu’à ce que Chris Bugbee et sa femme décident de les rendre publiques, sans demander l’avis de ses anciens supérieurs hiérarchiques ni des agences fédérales associées au projet, «qui de toute façon ne font rien pour préserver les jaguars». Il avait hésité. Le risque en révélant l’existence d’El Jefe, reconnaissable à sa tache en forme de cœur sur la hanche droite, est de le mettre en danger. Cela pourrait éveiller la curiosité de braconniers.

Mais Chris avait une autre idée en tête: sensibiliser l’opinion publique à la nécessité de protéger cette espèce qui revient progressivement aux Etats-Unis. Car le mur de Donald Trump la menace. Tout comme le projet d’exploitation d’une mine de cuivre, pile poil sur le territoire d’El Jefe. Le fait qu’El Jefe soit considéré comme un «vilain petit secret» le perturbait. En février 2016, Chris Bugbee, soutenu par le Center for Biological Diversity, diffuse donc une vidéo de 41 secondes qui évoque «l’unique jaguar aux Etats-Unis». C’est le buzz immédiat. La vidéo a été visionnée des dizaines de millions de fois.

Du côté de l’Université de l’Arizona et du Service américain en charge de la pêche et de la faune, l’heure est par contre à la soupe à la grimace. Accusé de mettre une espèce menacée en danger, Chris Bugbee est sommé de rendre son matériel et d’arrêter ses programmes éducatifs dans les écoles. L’université retire son nom d’un programme de recherche et lui reprend son véhicule.

Chris Bugbee devient indésirable et El Jefe, la mascotte des opposants au projet de mine de cuivre. Comme le rappelle un article du magazine Smithsonian qui lui est consacré, El Jefe devient une star dans la région de Tucson. Il a droit à son effigie sur une marque de bière et figure sur une peinture murale. Mais il a aussi ses ennemis: tous ceux pour lesquels les 400 emplois promis par Rosemont Mine valent bien plus que la préservation d’une espèce menacée.

Fin de l’histoire

«Malgré les problèmes que cela m’a causés, je ne regrette pas du tout d’avoir diffusé la vidéo», souligne aujourd’hui Chris Bugbee. «L’opinion publique doit être alertée sur l’importance de protéger cette espèce. Dans les années 1900-1920, il existait un programme d’éradication de ces prédateurs. La population de jaguars aux Etats-Unis a presque été entièrement décimée vers 1970. C’est incroyable de les voir revenir, peut-être poussés vers le nord à cause des changements climatiques.» Après quelques secondes de silence, il ajoute: «Mais avec le projet de Donald Trump, ce serait clairement la fin de l’histoire du retour des jaguars aux Etats-Unis.»

Le dernier jaguar femelle officiellement recensé aux Etats-Unis a été tué dans l’Arizona en 1963. Depuis, les individus observés dans le pays se font rares. Ces vingt dernières années, sept jaguars au total ont été aperçus aux Etats-Unis. El Jefe a été photographié plus de 100 fois entre 2012 et 2015, précise Brian Segee, spécialiste des espèces menacées qui travaille pour le Center for Biological Diversity.

En 2009, un autre spécimen, Macho B, avait été attrapé par erreur, pris dans le piège de scientifiques qui étudiaient le comportement de cougars et d’ours. Il a alors été décidé de lui mettre un collier émetteur. Mais le jaguar, que plusieurs caméras avaient réussi à photographier pendant treize ans, s’est blessé en tentant de l’enlever. La version officielle du Département de la faune et la flore de l’Arizona est un brin différente: ses analyses sanguines auraient révélé qu’il avait un problème de rein. Toujours est-il que Macho B a été euthanasié quelques jours plus tard.

C’était un vieux mâle. Il avait déjà 16 ans. Macho B disparaissait souvent pendant de longs mois. Il retournait probablement au Mexique, pour se trouver une femelle. Puis, il revenait dans le sud de l’Arizona. Chris Bugbee et sa chienne caressent l’espoir qu’El Jefe, âgé d’environ 7 ans et qui a donc largement atteint l’âge de la maturité sexuelle, suive le même parcours.

Les grizzlis ont disparu de la région

Récemment, deux autres jaguars, encore non identifiés, ont été photographiés. L’un a été flashé en décembre 2016 dans les montagnes Huachuca. Juste au nord d’une petite portion de frontière sans barricade. Il a été baptisé Yo’oko Nahsuareo (jaguar combattant) par de jeunes Amérindiens de la tribu Pascua Yaqui. «Quand les Apaches étaient là, il y avait aussi des grizzlis», souligne Chris Bugbee, «mais ils ont totalement disparu».

Les jaguars de Sonora et les ocelots ne seraient pas les seuls animaux affectés par la construction du mur «impénétrable, beau et solide» voulu par Donald Trump. Beaucoup d’espèces migrent naturellement entre les deux pays, dans des zones protégées. Des coyotes, des ours, des lynx, des cougars, des antilopes ou des mouflons. Ou encore les rares loups gris du Mexique. Poussés par le réchauffement climatique, certains animaux parcourent parfois de grandes distances vers le nord à la recherche d’eau, dans une région où les températures peuvent facilement friser les 50°C. Déjà maintenant, des bêtes cherchent à franchir des barrières anti-véhicules ou des barbelés.

Loups gris réintroduits

«En 1998, le Service américain de la pêche et de la faune a introduit deux loups gris mexicains reproduits en captivité dans le sud de l’Arizona», précise Bryan Bird, qui travaille pour l’ONG Defenders of Wildlife. «En 2011, des spécimens de la même espèce ont été lâchés au Mexique, dans l’Etat de Sonora, à quelques kilomètres de la frontière américaine. Il y en a maintenant environ 113 au nord de la frontière et 35 côté sud. Mais ils sont à nouveau menacés d’extinction pour des raisons de dégénérescence. Ils ont besoin de pouvoir traverser librement la frontière pour renouveler leur patrimoine génétique.»

Sur les 3000 kilomètres de frontière, près de 100 sont traversés par des sanctuaires. Même des animaux de très petite taille, comme le hibou pygmée qui habite dans le cactus saguaro, des tortues, des grenouilles ou des papillons risquent d’être touchés. Les animaux volants pourraient être gênés par des radars et des installations lumineuses qui font partie des méthodes de détection de passages illégaux de migrants ou trafiquants.

«Malgré une certaine diversité, la survie de ces espèces dépend de la possibilité des populations présentes aux Etats-Unis et au Mexique de migrer. Or un mur et d’autres mesures adoptées pour sécuriser la frontière, comme des constructions de routes ou des systèmes d’éclairage, peuvent freiner ces migrations», souligne Brian Segee.

Son collègue Randy Serraglio a beaucoup d’affection pour El Jefe. «On ne connaîtra probablement jamais la raison du mystère de sa disparition. Les jaguars sont très sauvages, secrets, ce sont des animaux mystérieux qui évitent le contact humain, et qui pour ces raisons-là sont très difficiles à étudier et à suivre.» Lui aussi juge que la construction d’un mur signifierait la «fin tragique» du retour du jaguar aux Etats-Unis. «Sur les 93 espèces recensées qui seraient touchées par un mur frontière, c’est en quelque sorte le plus puissant, le jaguar, qui est le plus vulnérable.»

Chris Bugbee n’a jamais tenté de rechercher El Jefe du côté mexicain: «Ce serait trop difficile de repérer son territoire, j’ai déjà mis beaucoup de temps à trouver sa trace ici.» Mais il continue de se promener sur les terres d’El Jefe dans l’Arizona, dans l’espoir de retrouver un jour des signes de sa présence. Quant à Mayke, elle pourrait bientôt avoir une nouvelle mission. «Je vais probablement l’entraîner à trouver des ocelots. Eux aussi commencent à remonter depuis le Mexique.»


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