Dans l’Antiquité et au Moyen-Age, on le considérait comme un talisman, source de pouvoirs et de promesses. Le placenta était alors régulièrement subtilisé par les sages-femmes pour le revendre aux avocats à prix d’or, la croyance voulant qu’une amulette de poche des eaux soit gage de succès durant les procès. Peu à peu, la médicalisation croissante de la grossesse a chassé les croyances populaires. Aujourd’hui, c’est souvent discrètement que l’on évacue le délivre juste après son expulsion. De magique, le placenta est devenu déchet hospitalier.

Cet organe éphémère, dont les chercheurs commencent à peine à percer les mystères, n’est pourtant pas qu’une simple centrale d’approvisionnement pour le fœtus. La membrane amniotique, le tissu tapissant la cavité où se trouve l’embryon – que l’on appelle également amnios – possède en effet des propriétés thérapeutiques exceptionnelles: à la fois cicatrisantes, anti-inflammatoires et antibactériennes. Raison pour laquelle la communauté scientifique s’y intéresse de près depuis quelques années.

Voir clair à nouveau

En médecine, le placenta est principalement utilisé en ophtalmologie, afin de soigner les cornées ou les conjonctives abîmées en raison de brûlures ou d’ulcérations. Connue depuis les années 1940, la technique consistant à placer sur l’œil du patient un patch réalisé à partir de tissu placentaire est devenue courante depuis près de vingt ans. Les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) pratiquent environ 30 greffes de membrane amniotique chaque année permettant aux patients de voir à nouveau clair. Dès l’automne, la biobanque de tissus des HUG récoltera par ailleurs les placentas de donneuses consentantes, afin de répondre à la demande croissante.

«Les membranes amniotiques agissent comme un pansement permettant à la partie superficielle de la cornée de se régénérer, explique le Dr Horace Massa, chef de clinique dans le département d’ophtalmologie des HUG. Elles peuvent servir dans le cas de retard de cicatrisation consécutive à un traumatisme, une greffe de cornée ou encore pour des patients présentant des atteintes de l’innervation cornéenne après une infection comme un herpès ou un zona.» Une fois posée sous anesthésie locale, la membrane amniotique reste sur l’œil entre trois jours et trois semaines, période durant laquelle elle aide à recréer l’épithélium du patient, puis se résorbe spontanément.

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Si l’opération est relativement simple, avec un taux de succès élevé (environ 90%), la procédure exige un protocole rigoureux. Ainsi, seuls les placentas issus de césariennes programmées sont utilisés. «Cela limite considérablement le risque infectieux, indique Florence Chiodini, biologiste responsable de la biobanque. Une fois acheminées à la biobanque, et désolidarisées du placenta, les membranes amniotiques subissent toute une série de contrôles sécuritaires (sérologies, analyses microbiologiques et histologiques) en vue de leur validation pour une greffe. Ces dernières sont ensuite découpées en de petits patches de quelques centimètres, puis conservées à une température de -80 degrés.» A partir d’une seule membrane amniotique, une vingtaine de pansements oculaires peuvent être réalisés. Par ailleurs, l’éventualité d’un rejet est nulle, du fait de l’absence de vascularisation.

Multiples applications

Depuis 1910, date de leur toute première utilisation en chirurgie, les membranes fœtales ont été au cœur de nombreuses expérimentations médicales: reconstructions gynécologiques et péritonéales, arthroplastie de la hanche, greffes microvasculaires… L’amnios est toujours utilisé en dermatologie et en chirurgie plastique, afin de recouvrir les blessures suite à d’importantes brûlures, des ulcères cutanés, ou pour le traitement des cicatrices ou de plaies chroniques. La médecine sportive s’y intéresse également de près. Bien que la littérature scientifique soit encore peu abondante à ce sujet, de premières études démontrent que les membranes amniotiques pourraient être utiles à la réparation de nerfs ou de tendons abîmés, à la reconstitution du cartilage, ou encore au traitement non opératoire de l’arthrose du genou.

Riche en cellules souches, le placenta commence également à attirer les convoitises de sociétés privées, comme la très récente Celularity, créée en février de cette année. Ses deux fondateurs, Peter Diamandis, physicien et ingénieur, et Bob Hariri, chirurgien et entrepreneur, annoncent d’ailleurs clairement la couleur dans une interview accordée fin mai à la revue New Scientist: «Aujourd’hui, la plupart des placentas sont jetés, mais il se pourrait bien qu’en agissant de la sorte, nous passions à côté de quelque chose.» Pour Celularity, qui mène en parallèle, selon son site internet, une douzaine d’études précliniques liées à l’utilisation des membranes amniotiques, «ces matériaux ont la capacité d’augmenter notre immunité et notre longévité en amplifiant la capacité du corps à combattre la maladie, à guérir et à se régénérer.» Ainsi l’amnios serait en mesure d’entrer en jeu dans le traitement des maladies auto-immunes, dégénératives, voire même du cancer. Le placenta pourrait bien retrouver très rapidement ses lettres de noblesse.