C’est parti pour la périlleuse traversée! Il y a quelques jours, le navire suisse PlanetSolar, dans son épopée autour du monde, a quitté Abu Dhabi. Il entame son étape de 2500 km à travers le golfe d’Aden infesté de flibustiers pour remonter vers la mer Rouge, comme l’a confirmé au Temps par téléphone satellite Raphaël Domjan, l’initiateur du projet. Sans toutefois pouvoir en dire plus ni révéler la position actuelle du bateau, pour des raisons évidentes de sécurité. «Pour l’instant, tout va bien, confiait-il mardi. Nous sommes encore en train de peaufiner la préparation du catamaran.»

Le golfe d’Aden est l’une des zones maritimes les plus dangereuses du globe. Des escouades de pirates somaliens, de mieux en mieux équipés, abordent les navires marchands passant au large de la Corne de l’Afrique, pour ensuite demander des rançons contre les équipages pris en otage; la dernière attaque, contre un cargo italien, date du 27 décembre 2011. PlanetSolar, parce qu’il navigue lentement, porte les couleurs suisses, françaises et allemandes (symbolisant ainsi la richesse) et est médiatisé, constitue une proie facile.

Comme l’a révélé Le Temps, Christophe Keckeis a été appelé pour organiser la protection du catamaran. L’ancien chef de l’armée évoquait plusieurs pistes il y a quelques semaines ( LT du 16.1.2012 ). Aujourd’hui, il détaille en partie le dispositif qu’il a dû privilégier.

«D’abord, nous avons renforcé le bateau pour le rendre quasi inabordable.» Par quels moyens? «Je ne peux vous répondre, cela donnerait trop d’infos aux pirates.» Tout au plus Raphaël Domjan indique-t-il que les fenêtres ont été murées: «Nous avons un peu l’impression de vivre dans un bunker, mais c’est temporaire.» Des systèmes de détection (radars, caméras thermiques, etc.) ont aussi été ajoutés.

Deuxième mesure, la plus cruciale: «Une équipe de protection a été embarquée, en plus des quatre marins», dit Christophe Keckeis. De quel type? Soldats ou mercenaires civils? «Des gens armés parmi les meilleurs des meilleurs, qui ont une haute formation militaire», répond-il, tout en gardant leur nombre secret. Et de rappeler que jamais un navire ainsi sécurisé n’a été attaqué. Mais à nouveau, vu les caractéristiques si particulières de PlanetSolar, les statistiques importent peu…

Par ailleurs, Christophe Keckeis, grâce à son réseau tissé avec les services des renseignements internationaux alors qu’il commandait l’armée, a mené une analyse précise des régions à éviter scrupuleusement: «Il y a deux zones suspectes, au sujet desquelles nous recevons une mise à jour en temps réel.»

Si PlanetSolar ne bénéficiera pas d’une protection officielle d’une des nations qui ont des bâtiments dans la région – «pour l’instant, le gouvernement français n’a pas répondu officiellement à nos sollicitations» –, toutes ont été informées de la présence du catamaran solaire et le suivent de près ou de loin, par intermittence, sur mer et dans les airs, au moyen d’hélicoptères. «Les forces en présence, jusque-là européennes et américaines, ont été renforcées par l’arrivée de navires indiens, chinois et japonais. Leurs représentants étaient fascinés par notre projet, mais aussi étonnés de nos plans compte tenu des dangers connus dans la zone.»

Le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) n’en pense pas moins. Son porte-parole, Jean-Marc Crevoisier: «PlanetSolar est un bon ambassadeur de la Suisse dans le monde (innovation, développement durable, esprit de pionnier), c’est pourquoi le DFAE lui a apporté son soutien.» Mais «la région du golfe d’Aden est instable. Le DFAE y déconseille les voyages. Les personnes informées des risques considérables courus qui s’y rendent malgré tout sans une nécessité impérative engagent leur propre responsabilité.»

«Je comprends le mécontentement du DFAE, qui a déjà d’autres problèmes d’otages à gérer, et je le trouve justifié. Mais depuis trois mois, nous avons fait notre maximum pour garantir la sécurité de PlanetSolar et de son équipage», assure Christophe Keckeis, qui chiffre cette opération à 200 000 francs. Un montant pris en charge par l’armateur allemand du navire, Immo Ströher. «Et l’équipage a bénéficié d’un entraînement ciblé, durant lequel il a répété à maintes reprises les procédures à adopter en cas d’attaque. Au final, je suis confiant.»

A bord aussi, l’ambiance est «bonne, raconte Raphaël Domjan. A part un problème de toilettes bouchées, nous avons un peu le temps de pêcher. Mardi matin, nous avons pris un thon. Et lundi soir, nous avons fait une raclette.» Le poisson rejoindra le garde-manger, qui contient des vivres pour deux mois et une tonne d’eau douce. Définitivement réglés également, les graves problèmes d’hélices survenus au large d’Abu Dhabi, et qui ont failli mettre fin prématurément à l’aventure.

En mer, l’équipage finalise les derniers préparatifs, l’organisation des quarts de veille: «Il faudra être extrêmement concentrés, afin d’apercevoir tout mouvement suspect le plus tôt possible», dit le marin, qui espère avoir rejoint sans encombre la mer Rouge d’ici le mois de mars.