Le vieillissement de la population est en train de changer le monde. «Il y a aujourd’hui environ 10 000 centenaires au Royaume-Uni, il y en aura un million d’ici à la fin du siècle, prévient Sarah Harper, directrice de l’Institut du vieillissement de la population d’Oxford. Ce type de longévité va transformer nos vies individuelles, les relations entre les générations et notre société.» Santé, éducation, mais aussi rapport au travail et même à la mort: la gérontologue, qui sera la semaine prochaine à TEDxHelvetia, à l’EPFL, cherche à anticiper ces bouleversements.

Le Temps: Est-il souhaitable que l’espérance s’allonge?

Sarah Harper: La plupart des gens qui ne veulent pas vivre trop longtemps craignent d’être en mauvaise santé ou de se retrouver seuls. Mais si l’on parvient à maintenir une majorité de la population en bonne santé, les gens vieilliront ensemble. Je ne vois pas pourquoi vous ne devriez pas être en vie, que vous ayez 50 ou 120 ans. Au début du XIXe, il y avait très peu de femmes de plus de 40 ans parce qu’elles mourraient en couche. Avec les progrès de la médecine et le contrôle des naissances, est apparue une cohorte de femmes de 40 à 80 ans qui n’étaient plus entièrement mobilisées par leur progéniture et elles ont été intégrées dans le marché du travail. J’ai trois enfants: il y a 150 ans, j’en aurais probablement eux huit ou dix et je serais morte. Mais je suis vivante et active.

– Comment étudiez-vous les moyens de s’adapter au vieillissement? – Je travaille avec des statisticiens et des démographes qui modélisent la façon dont la structure des âges va changer. Nous essayons d’estimer l’espérance de vie en bonne santé, en cherchant à inclure les avancées scientifiques dans les nanotechnologies, les cellules souches ou la lutte contre le cancer. Nous avons des économistes qui étudient ce qui va se passer sur le marché du travail, au niveau des retraites, de l’épargne et de la distribution des richesses. Nous nous intéressons aussi à l’impact de cette augmentation de la longévité sur l’individu: qu’est-ce que ça veut dire de vivre de très longues vies?

– Quelle est l’espérance de vie des enfants nés aujourd’hui?

– Formellement, elle est de 82 ans pour les filles au Royaume-Uni, de 79 pour les garçons. Mais si l’on prend en compte les probables progrès de la médecine, on estime que les enfants nés en 2007 en Europe ont une espérance de vie de 103 ans.

– Et pour prolonger l’espérance de vie en bonne santé, on compte aussi sur la médecine?

– Oui, mais c’est aussi une question de mode de vie. Dans les années 1990, au Royaume-Uni, la baisse du tabagisme chez les hommes a fait chuter leur mortalité. Au XXIe siècle, le tueur numéro un est l’obésité. Ses effets peuvent être en partie soignés avec des médicaments. Mais va-t-on traiter des gens toute leur vie pour compenser leurs excès de nourriture et d’alcool ou leur manque d’exercice? Veut-on commencer à donner des médicaments contre le cholestérol aux enfants de 10 ans?

– Comment allons-nous subvenir aux besoins de cette population?

– Dans les années 1970, en France, lorsqu’un homme partait à la retraite, il lui restait en moyenne 11 ans à vivre. Maintenant, il lui en reste 22. Et, alors qu’on vit plus longtemps, il y a depuis les années 70-80 une tendance à arrêter de travailler toujours plus tôt. Mais bientôt, la moitié de la population aura entre 50 et 100 ans. Dans ce contexte, il est inimaginable que tous ces gens partent à la retraite avant 60 ans. Bien sur, cela dépend des activités: certaines sont épuisantes. Mais d’autres personnes sont en pleine forme. Il y a l’idée qu’on a droit à un moment de loisir à la fin de sa vie. Ça marche s’il y a beaucoup de jeunes pour attiser l’économie, mais ce n’est pas le cas. Ces gens vont devoir contribuer d’une manière ou d’une autre à la société. Pas forcément sur le marché du travail, mais en s’occupant de personnes plus âgées ou de leurs petits-enfants, par exemple. D’ailleurs, les gens commencent déjà à partir à la retraite plus tard.

– Pour des raisons financières?

– Pas seulement, c’est aussi une façon de garder une position. En outre, nous avons tendance à privilégier l’énergie et l’enthousiasme des jeunes, mais le marché du travail a besoin de l’expérience des personnes plus âgées. Et puis, si vous commencez à avoir un emploi à responsabilité à 20 ans, vous serez épuisé à 50. Pourquoi ne pas attendre un peu, compléter votre éducation, peut-être faire des enfants? A 50-60 ans, vous pourrez commencer à diriger des compagnies. C’est aussi le bon moment pour repenser sa façon de travailler. A temps plein ou partiel? Est-ce que je veux prendre une année sabbatique? Il ne faut pas penser qu’il reste trois ou quatre ans à travailler mais potentiellement 20.

– Et au niveau des retraites?

– On ne peut pas se permettre de hauts niveaux de retraite pour un si grand pourcentage de la population. Ces personnes auront trois alternatives: arrêter tôt mais baisser leur niveau de vie, économiser plus ou travailler plus longtemps. Je pense que la plupart des gens opteront pour une combinaison des trois.

– Vous soulignez qu’une partie des coûts liés aux personnes âgées est compensée par le plus petit nombre d’enfants par famille.

– On coûte le plus cher juste après sa naissance et juste avant sa mort. Toutefois, dans les sociétés occidentales, le coût social et médical des petits enfants est en grande partie couvert à l’interne, par la famille, alors que l’on a tendance à externaliser le coût des personnes âgées. C’est en partie pour cela que l’on a l’impression qu’elles coûtent plus cher.

– Qu’en est-il de la prise en charge?

– Le poids de la prise en charge est en train de passer en partie sur les épaules d’autres personnes âgées. Comme elles sont en bonne santé plus longtemps, elles s’occupent de leur conjoint, de leur voisin, de leurs frères et sœurs et restent indépendantes plus longtemps.

– Vous dites que nous devrons aussi apprendre à être plus confrontés à la mort.

– C’est l’un des défis auxquels nous ne nous sommes pas encore vraiment attaqués. Une grande partie de la population va approcher la mort en même temps. Cette dernière fera beaucoup plus partie de notre quotidien. La cohorte des baby-boomers a vu son espérance de vie augmenter drastiquement. Beaucoup d’entre eux arriveront au terme de leur existence en même temps, vers le milieu du siècle. Et la génération qui suit est beaucoup plus restreinte.

«Le Temps», sponsor de l’événement exclusif TEDxHelvetia, qui se déroulera le 13 septembre 2012 à l’EPFL (www.tedxhelvetia.ch), en présente certains des intervenants. Le déplacement à Oxford a été financé par l’EPFL / Lombard Odier.