Flore

Plantes médicinales menacées au Paraguay

Utilisées par tous les Paraguayens, ces herbes souffrent de la déforestation liée aux cultures de soja. Le Jardin botanique de Genève et la Croix-Rouge suisse essaient d’enrayer la perte d’une tradition séculaire héritée des Indiens guaranis

«Ici, vous avez de la stévia, c’est pour le diabète. Là, c’est de la citronnelle paraguayenne, pour les nerfs, ou encore, là, à côté, la plante avec les petites fleurs pourpres, c’est de la «toujours vivante», excellente pour le cœur.» Téodora, petit bout de femme d’une cinquantaine d’années, burinée par le soleil des tropiques, est très fière de sa pépinière de plantes médicinales. Une plantation de trois hectares comportant une soixantaine d’espèces de plantes utilisées au Paraguay à des fins médicales.

«L’usage des plantes médicinales est très fortement ancré dans la culture paraguayenne», explique Albino Portillo, représentant de la Croix-Rouge suisse à Asuncion. Des plantes qui sont la plupart du temps mélangées aux herbes utilisées pour le tereré, sorte d’infusion qui se boit froide par quasiment tous les Paraguayens à n’importe quelle heure de la journée. «Malheureusement, les traditions et le savoir-faire se perdent peu à peu avec la déforestation du pays», soupire Albino Portillo. C’est une des raisons qui ont poussé pendant quelques années la Croix-Rouge suisse et depuis quinze ans le Jardin botanique de Genève à soutenir l’association paraguayenne Tesai Reka («à la recherche de la santé») dans son projet de revalorisation de l’utilisation de ces plantes. Plusieurs pépinières médicinales ont été implantées à travers le pays pour former les paysans à leur emploi et assurer une production durable.

Les jeunes plantes sont données à des paysans formés par l’association afin qu’ils les plantent et en fassent la promotion dans leur village. Antonia, productrice depuis peu, exhibe l’alambic avec lequel elle distille les plantes: «Je l’ai fabriqué moi-même avec des tuyaux de cheminée de divers diamètres. Ça fonctionne très bien.» Devant sa maison entourée d’une végétation luxuriante, elle expose les fioles qu’elle vend à ses voisins. «Ca c’est pour les nerfs et ça pour les douleurs d’estomac», explique-t-elle, en détaillant la posologie, «trois gouttes matin et soir.» «Avant, ces gens n’avaient aucun accès aux médicaments, grâce à notre programme, ils peuvent se procurer pour quelques francs des remèdes efficaces dans l’immense majorité des cas», assure Gloria Orrego, coordinatrice du projet chez Tesai Reka.

Si les plantes médicinales font partie de la vie de tous les jours des Paraguayens, c’est aussi grâce à Moises Bertoni, un botaniste suisse venu s’installer dans le pays à la fin du XIXe siècle. Né dans le petit village tessinois de Lottigna, Bertoni a fait des études de botanique à l’Université de Genève avant de s’exiler au Paraguay où il a fondé, près des chutes de l’Iguazú, la colonie Guillaume Tell. Il a publié 542 articles scientifiques et a constitué un herbier de plus de 6000 plantes. Une collection conservée à la Société botanique du Paraguay après avoir été complètement restaurée par le Jardin botanique de Genève.

La participation de ce dernier à la conservation des plantes médicinales ne s’est toutefois pas limitée à la restauration des trésors de Bertoni. Il finance et dirige en effet depuis une quinzaine d’années le projet Etnobotanica Paraguaya, dont le but est la préservation des plantes médicinales et la formation de paysans à la culture de ces plantes. «Nous avons environ 600 espèces de plantes médicinales ici au Jardin botanique d’Asuncion», explique Ana Pin, coordinatrice du projet. «Nous espérons ainsi assurer la conservation de ces végétaux, qui sont tous les jours un peu plus menacés par la destruction de leur habitat naturel et par une cueillette sans limite», ajoute la botaniste paraguayenne. En effet, même si elles sont placées sur la liste des espèces protégées, ces plantes peuvent s’acheter sans restriction au marché des plantes de la capitale.

Plus de 8000 espèces de plantes ont été recensées au Paraguay, parmi lesquelles environ 15% sont utilisées comme plantes médicinales. Un eldorado végétal qui est toutefois gravement menacé par la déforestation. En dix ans, le Paraguay est devenu le quatrième exportateur mondial de soja et un important producteur de bétail, une croissance exceptionnelle mais au prix du saccage d’une grande partie de l’habitat des plantes. Le soja est devenu le moteur principal de la croissance du pays et rien ne semble arrêter son expansion. «Le Paraguay est le champion de la déforestation», a déclaré l’ancien ministre de l’Environnement José Luis Casaccia. «Seulement 13% de la forêt originale de la partie orientale du pays subsiste encore, et si on continue comme ça, dans 30 ans, il n’y aura plus un arbre», a-t-il ajouté.

Des «promoteurs» comme Antonia sont donc formés dans le but de promouvoir la santé par les plantes d’une part, et de préserver la richesse exceptionnelle de la biodiversité paraguayenne d’autre part. Une richesse que convoitent également de grands groupes pharmaceutiques. Des chercheurs ont en effet montré que certaines plantes du Paraguay et de Bolivie pouvaient être efficaces contre la malaria ou la maladie de Chagas, et que l’écorce d’un arbre appelé lapacho contenait des molécules capables de détruire certaines cellules cancéreuses.

Toutefois, la production à grande échelle de plantes médicinales dans le but d’en faire des médicaments naturels et bon marché n’est pas si simple. «Il suffit que la plante n’ait pas poussé au même endroit, qu’elle ait été soumise à des conditions climatiques différentes ou encore qu’elle ait été ramassée à diverses époques pour que ses effets diffèrent», explique Esteban Ferro, professeur de chimie à l’Université nationale de San Lorenzo et lauréat 2012 du Prix de la science paraguayenne pour son exceptionnel catalogue de plantes médicinales. «Il est donc très difficile de fabriquer un médicament fiable à l’aide des feuilles», ajoute le chimiste, «la solution serait d’en extraire le principe actif et d’en tirer un médicament, mais cela nécessite de gros investissements et une technologie que le pays ne possède pas.»

Et pourtant les Paraguayens en sont convaincus: la consommation de plantes a une influence positive sur la santé publique. En effet, bien que leur pays soit un des plus pauvres de la planète, ils avaient en 2012 une espérance de vie de 76 ans, une des plus élevées des Amériques.

Des plantes sont efficaces contre la malaria, la maladie de Chagas ou contre des cellules cancéreuses

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