Agronomie

Des plantes qui ressuscitent pour résister à la sécheresse

La biologiste Sud-africaine Jill Farrant, de passage à Genève dans le cadre de la conférence TedGlobal, conçoit de nouvelles variétés agricoles résistantes au manque d'eau 

Silhouette longiligne, œil bleu vif, coupe de cheveux déstructurée et plume en guise de boucle d'oreille : Jill Farrant a un look qui sort de l'ordinaire des labos de recherche scientifique. « C'est devenu ma marque de fabrique » s'amuse la dynamique biologiste sud-africaine, rencontrée à Genève quelques heures avant sa participation à la conférence TEDGlobal du 8 décembre. Cette cinquantenaire spécialiste de la physiologie végétale s'est faite connaître mondialement pour ses travaux portant sur des plantes capables de résister aux pires sécheresses. Son ambition : utiliser leurs caractéristiques afin de contribuer à la sécurité alimentaire en Afrique.

Le Temps : Vous étudiez un groupe de plantes surnommées «plantes-résurrection», qu'ont-elles de particulier ?

Jill Farrant : La vaste majorité des plantes sur Terre sont annuelles : elles poussent lorsque de l'eau est disponible et produisent des graines qui leur permettent ensuite de passer la mauvaise saison. La graine peut rester desséchée pendant des mois voire des années, avant de donner naissance à une nouvelle plante, quand les conditions redeviennent favorables. Les plantes que j'étudie ont la capacité de se dessécher tout en restant vivantes, à la manière des graines. A leur apparence on les donnerait pour mortes, mais dès que la pluie tombe, elles se remettent à pousser très rapidement, comme pour rattraper le temps perdu! Il existe dans le monde plus de 130 espèces de végétaux qui résistent ainsi à la sécheresse, parfois pendant des années. Une grande partie d'entre elles pousse dans le Sud du continent africain.

Comment comptez-vous utiliser ces plantes pour accroître la production agricole en Afrique ?

L'agriculture est déjà problématique dans certaines régions du continent, mais avec les changements climatiques la situation va encore se détériorer. Les sécheresses vont se multiplier : il n'y aura tout simplement plus assez d'eau pour faire pousser les cultures en Afrique ! Je cherche à donc à produire de nouvelles variétés agricoles plus résistantes au manque d'eau, en exploitant les formidables propriétés des « plantes-résurrection ».

Une partie de vos travaux se concentre sur le teff, une céréale méconnue en Europe mais qui possède de nombreuses propriétés nutritives.

Le teff, qui est surtout cultivé en Ethiopie, a longtemps été considéré comme une « céréale-orpheline » car elle n'attirait pas l'attention des chercheurs – pour la même raison, on désigne les pathologies les moins étudiées sous le terme de « maladies orphelines ». Mais aujourd'hui il y a un regain d'intérêt pour cette céréale car elle est très nourrissante et ne contient pas de gluten. Par ailleurs, il s'agit d'une culture assez résistante à la sécheresse. Nous cherchons à améliorer encore cette propriété, en croisant des plants de teff avec une autre plante très proche, appelée Eragrostis nindensis, qui fait partie des « plantes-résurrection ». Mais ce travail de sélection traditionnel, que nous effectuons notamment en collaboration avec Zerihun Tadele de l'Université de Berne, prend beaucoup de temps.

Vous avez également recours à la biotechnologie.

Je conçois effectivement des OGM, en introduisant dans le génome de plantes cultivées des gènes issus de mes plantes résistantes à la sécheresse. Ces gènes leur permettent de fabriquer des anti-oxydants, c'est-à-dire des molécules qui neutralisent les radicaux libres produits quand la plante manque d'eau et qui sont responsables de sa dégradation. Avec une telle modification, une plante comme le mais, par exemple, pourrait se dessécher totalement sans mourir, comme le font les « plantes-résurrection ». Avec les OGM, on progresse plus vite qu'en sélection classique. Mon laboratoire est aujourd'hui très proche d'apporter la preuve que ce concept peut fonctionner. Ce sera alors à une société de biotechnologie de prendre le relais pour développer la production de graines.

Les OGM sont une technologie coûteuse et controversée. Pensez-vous vraiment que ce soit la meilleure approche pour venir en aide aux agriculteurs africains ?

Je ne pense pas que cette technologie soit mauvaise en elle-même. Le problème, c'est qu'elle a jusqu'à aujourd'hui été développée essentiellement dans une optique d'appât du gain. Cela a donné lieu à des dérives. Mon objectif avec mes plantes modifiées est de sauver des vies. Et la société de biotechnologie avec laquelle je travaille partage les mêmes considérations éthiques. Je suis aussi convaincue que mes OGM ne présentent pas de danger pour la santé. La seule différence qu'elles ont avec des plantes classiques, c'est une quantité supérieure d'antioxydants dans les feuilles et dans les racines. Cela n'a rien de toxique.

Dans vos recherches les plus récentes, vous tentez aussi de « réveiller » les gènes anti-sécheresse naturellement présents dans les plantes.

Les gènes utilisés par les graines et par les « plantes-résurrection » pour se dessécher sans s'abimer sont en fait présents dans toutes les plantes, mais à l'état  «dormant». Nous recherchons donc un moyen de les activer. Une simple modification dite « épigénétique » devrait suffire pour que les variétés agricoles exposées à la sécheresse deviennent capables de réagir à la manière des graines et donc de se protéger du manque d'eau. Il va nous falloir encore quelques années pour montrer que cette approche est réalisable. Mais j'ai la conviction que cela se produira et que cela aidera mon continent.

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