L’homme est retourné au plus profond des mers. Cinquante-deux ans après la plongée historique du Suisse Jacques Piccard et de l’Américain Don Walsh à bord du bathyscaphe Trieste, le réalisateur canadien James Cameron est devenu, lundi à l’aube, le troisième homme à conquérir le plancher de la fosse des Mariannes, à 10 898 mètres sous la surface du Pacifique. L’exploit est d’autant plus remarquable que contrairement à ses devanciers, qui avaient dû se contenter de rester vingt minutes immobiles sur le site sans en rapporter la moindre image, le cinéaste a réussi à parcourir et à filmer l’endroit pendant plusieurs heures.

James Cameron est réputé pour ses nombreux films à succès, de Terminator à Titanic en passant par Avatar. Mais il nourrit depuis son plus jeune âge une autre passion moins connue: celle de l’exploration sous-marine. Fasciné par l’œuvre du commandant Cousteau, il s’est initié à la plongée à l’âge de 16 ans et a multiplié depuis les descentes en submersible. Après avoir visité maintes fois l’épave du Titanic, il a créé une société spécialisée dans le tournage de documentaires sur les profondeurs océaniques et mené différentes expéditions sous-marines à la recherche de bâtiments coulés ou de curiosités naturelles méconnues.

Le réalisateur avait un rêve plus grand encore: la conquête de la fosse la plus profonde du monde, celle des Mariannes, dans le Pacifique occidental. Il a commencé à s’y préparer il y a sept ans, en rassemblant discrètement des ingénieurs australiens, américains et britanniques capables d’imaginer un véhicule révolutionnaire, tout aussi résistant mais sensiblement plus maniable que le Trieste de Jacques Piccard et de Don Walsh.

Développements technologiques et nouveaux matériaux aidant, l’équipe est parvenue à mettre au point l’engin de son désir, une sorte de torpille verticale haute de 7 mètres. Une telle morphologie permet de plonger à la vitesse de 150 mètres par minute, soit quatre fois plus rapidement que les sous-marins robotisés courants, et de remonter tout aussi vite. L’avantage d’une telle performance est évident: les heures et les minutes gagnées sur le trajet peuvent être utilisées à explorer plus longuement les planchers marins.

L’équipe de Cameron n’était pas la seule sur le coup: plusieurs autres, dont celle de l’incontournable Britannique Richard Branson, poursuivaient ces derniers temps la même ambition (lire LT du 13.10.2011). Mais le réalisateur de Titanic s’est montré le plus rapide. Sitôt sorti du chantier naval, son sous-marin, baptisé Deepsea Challenger, a réalisé début février ses premières plongées. Avec succès. Après avoir rapidement gagné des profondeurs de plus de 8000 mètres au large de la Nouvelle-Guinée, il a été jugé assez fiable pour rejoindre l’île de Guam, à quelque 320 kilomètres au nord-ouest de la fosse des Mariannes, et y accomplir ses tout derniers préparatifs avant la grande descente.

Il ne restait plus alors qu’à attendre une météo favorable. «La mise à l’eau et le repêchage du sous-marin représentent des opérations délicates qui nécessitent une mer calme», explique l’un des témoins de l’aventure, Arnaud Boetsch, directeur communication et image de l’entreprise horlogère Rolex, sponsor de l’expédition avec la revue National Geographic. De fait, la plongée a été reportée au moins une fois en raison du mauvais temps. Sans conséquence notable. Samedi matin, les deux navires de l’expédition, le Mermaid Sapphire et le Barakuda, ont accompli la dernière étape de leur itinéraire en quittant l’atoll d’Ulithi en Micronésie pour les eaux situées directement à la verticale de la fosse. Quelques heures encore et, dans la nuit de dimanche à lundi, les bonnes conditions ont paru enfin réunies.

Dès lors tout est allée très vite. James Cameron est monté dans sa «torpille» et après les vérifications d’usage, il s’est enfoncé au petit matin dans les flots. Le réalisateur a subi alors pendant quelques heures l’inconfort que les premiers astronautes américains ont connu dans leurs minuscules cabines. Dans son cockpit de 109 centimètres de large, il s’est retrouvé dans l’impossibilité d’étendre ses bras et ses jambes: tout juste pouvait-il changer de position en s’agrippant à une barre prévue à cet effet. Mais l’homme était prêt. Dans les mois qui ont précédé l’expédition, il s’était préparé physiquement en courant et en pratiquant le yoga. Résistance et souplesse…

A l’issue d’une descente sans encombre, James Cameron a atteint le fond de la fosse des Mariannes à 7h52, heure locale. Un paysage impressionnant s’est alors dessiné à la lumière de ses phares. Quand il était descendu à 8000 mètres au large de la Nouvelle-Guinée, le réalisateur avait repéré de nombreuses traces de vie sur le sol. Mais là, près de 4000 mètres plus bas, il n’a plus rien vu de tel. Juste un espace vide et désolé. Paysage que le cinéaste a qualifié de «lunaire».

Un moment de grâce malgré tout. «J’avais une longue série d’activités à mener, a expliqué James Cameron lors d’une conférence de presse organisée sur Internet quelques heures après son exploit. Mais je n’ai pas voulu répéter l’erreur que j’avais faite lors de ma première descente vers le Titanic, une erreur que certains astronautes ont aussi commise sur la Lune. J’ai pris le temps de m’arrêter pour m’imprégner du paysage extraordinaire que j’avais sous les yeux, de cet autre monde qu’il m’était donné d’apercevoir.»

La remontée s’est faite ensuite dans le temps record de 70 minutes. Avant midi, James Cameron était de retour parmi les hommes .