médecine

«La PMA souligne le mystère des origines»

La procréation médicalement assistée permet de concevoir un enfant au-delà des limites imposées par la nature.Comment réagir face à ces situations nouvelles, s’interroge le psychiatre François Ansermet

«De nouveaux modèles familiaux émergent»

Médecine La procréation médicalement assistée permet de concevoir un enfant au-delà des limites imposées par la nature

Comment réagir face à ces situations nouvelles, s’interroge le psychiatre François Ansermet

Faire un enfant malgré une stérilité, ou en s’assurant qu’il n’est pas atteint par une maladie génétique. Faire un enfant au sein d’un couple homosexuel. Ou encore, conserver ses ovocytes pour faire un enfant des années plus tard. Avec les progrès de la procréation médicalement assistée (PMA), tous ces cas de figure sont désormais possibles, du moins d’un point de vue technique. Comment appréhender ces situations nouvelles, qui nous laissent souvent démunis? François Ansermet, médecin chef du Service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), livre dans un nouvel ouvrage* les réflexions qu’il tire de sa pratique médicale auprès de parents et d’enfants nés par PMA. Pour lui, il s’agit d’inventer une voie entre celle des «techno-prophètes», qui ne voient que le côté positif des progrès techniques, et celle des bio-catastrophistes, qui crient à l’effondrement des repères.

Le Temps: Dans votre livre, il est question des «vertiges» entraînés par les technologies de la reproduction. Pourquoi ce terme?

François Ansermet: Dans le vertige, il y a à la fois une composante d’effroi et une composante d’attraction. Et il me semble que c’est précisément ce qui se joue avec les progrès de la PMA. Selon les personnes et les situations rencontrées, on oscille entre fascination et rejet. En tout cas, il est rare qu’on soit indifférent.

Comment expliquez-vous ces réactions émotionnelles?

– Comme on maîtrise désormais – dans une certaine mesure – la mécanique de la procréation, on peut avoir l’illusion de mieux la comprendre. Mais en fait, c’est plutôt l’inverse qui se passe: en nous révélant ces rouages, les technologies de la reproduction soulignent le mystère de nos origines. D’où venons-nous? Pourquoi sommes-nous là? Pourquoi sommes-nous nous-même et pas un autre? Comme cette petite fille qui demande à sa mère: «Avant d’être dans ton ventre, où est-ce que j’étais?» Ces questions dérangeantes sont mises en avant par la PMA, parce qu’elle introduit des disjonctions dans notre perception de la reproduction.

Quelles sont ces disjonctions?

– La plus évidente est entre sexualité et procréation: avec la fécondation in vitro, la procréation a lieu dans le laboratoire, en court-circuitant la sexualité. La possibilité de cryoconserver des ovocytes ou des embryons pendant une longue période entraîne par ailleurs un décalage temporel entre la procréation et la gestation. Théoriquement, un bébé peut même naître après la mort de sa mère, si l’embryon est porté par une autre femme. Cette dernière pratique, appelée gestation pour autrui, est illégale en Suisse mais autorisée dans un certain nombre de pays étrangers. Elle disjoint la procréation de la gestation, ce qui peut s’avérer déstabilisant autant pour les futurs parents et pour l’enfant que pour la mère porteuse et sa propre famille.

Avec les dons de sperme et d’ovocytes, les liens de filiation ne se compliquent-ils pas aussi? – Désormais, ce ne sont pas forcément les gènes des parents qui sont transmis à leur enfant, mais ceux du ou des donneurs. Cette situation est relativement bien acceptée concernant le don de sperme, même si on continue d’interroger la place du donneur, assimilé à tort à un «père biologique». En Suisse, on considère que chaque personne doit pouvoir connaître ses origines; c’est pourquoi le don de sperme n’y est pas anonyme, alors qu’il l’est en France par exemple. Aujourd’hui, il est aussi techniquement possible de donner ses ovocytes. C’est interdit en Suisse mais légal dans de nombreux pays européens. Cette technique change la donne par rapport à la reproduction «classique», dans laquelle le père est par essence incertain, alors que la mère est certaine. Avec le don d’ovocyte, la mère n’est plus certaine non plus.

Va-t-il falloir revoir notre conception de la famille?

– Une des questions que je pose dans mon livre est celle de savoir qui mettre sur la photo de famille, lorsqu’un enfant est conçu par PMA. Selon les cas, en plus du couple de parents, on devrait faire figurer le donneur de sperme et/ou la donneuse d’ovocyte, la mère porteuse, voire les médecins qui ont eux aussi permis à l’enfant d’exister. On pourrait donc être loin du schéma classique! A mon sens, ce n’est pas un problème en soi. La famille est une institution sociale variable. De nouveaux modèles familiaux vont peut-être se mettre en place. Un monde inventé résulte de l’impact des nouvelles technologies, et on ne sait pas encore ce qu’il sera. Ce monde nouveau émerge cependant plus vite que nos représentations. Cela donne lieu à des situations complexes, par exemple lorsqu’il s’agit de définir le statut d’un enfant né à l’étranger par gestation pour autrui.

Le 14 juin, le peuple suisse va s’exprimer sur une modification de la Constitution qui pourrait ouvrir la voie au diagnostic préimplantatoire, ou DPI. Selon la nouvelle loi, les personnes porteuses d’une pathologie héréditaire grave et celles qui ont recours à la PMA en raison d’une stérilité pourraient avoir recours à des analyses génétiques sur leurs embryons conçus in vitro, afin d’écarter ceux touchés par une maladie. Quel regard portez-vous sur cette technique? – Dans mon livre, je parle plutôt d’espoir préimplantatoire. Le changement proposé, très ciblé, ne concerne qu’un faible nombre de situations dans le but d’éviter des interruptions de grossesse qui peuvent être sources de grandes souffrances. Toutes sortes d’idées toutes faites, voire de fantasmes, dépassant clairement les indications envisagées, semblent s’être engouffrées dans le débat suisse.

Pourtant, vous pointez dans votre ouvrage une connexion de plus en plus marquée entre procréation et prédiction. – C’est en effet un nouveau type de vertige à notre époque où le séquençage du génome est de plus en plus accessible. Au fur et à mesure que les demandes sociétales en matière de PMA progressent – les homosexuels hommes, par exemple, sont bien obligés d’y avoir recours s’ils souhaitent concevoir –, la fabrication des enfants va être de plus en plus médicalisée et pourrait être accompagnée d’une tentation prédictive. Quoi qu’il en soit, nous ne sommes pas que le produit de nos gènes. La connaissance de son code génétique ne permettra jamais de savoir ce que deviendra un enfant: toutes sortes de contingences, de rencontre et de choix joueront un rôle dans son destin. On ne peut pas ramener l’enfant à ses seules conditions de procréation. L’origine n’est pas un destin: le devenir reste ouvert, à chacun d’inventer sa voie!

* La Fabrication des enfants, un vertige technologique, de François Ansermet, Editions Odile Jacob.

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