C’est un jardin extraordinaire (5/5)

Au Poison Garden, toutes les plantes peuvent vous tuer

Cet été, «Le Temps» se plonge dans la culture des plantes aromatiques et médicinales 
à travers les portraits de cinq jardins de Suisse et d’ailleurs. 
Dernière étape à Alnwick, dans le nord-est de l’Angleterre, où se nichent des masses de poison

Depuis Edimbourg, le train sillonne la campagne à grande vitesse. A travers les vitres parsemées de gouttelettes de pluie, on aperçoit les champs vallonnés et verdoyants, où paissent des centaines de moutons, vaches et chevaux, séparés par des murs en pierre sèche. Sur la gauche, défilent les côtes émoussées du nord-est de l’Angleterre, l’océan et ses plages désertes.

On passe près de Dunbar, Burnmouth, Berwick-upon-Tweed… Premier arrêt de cette ligne en direction de Londres, Alnmouth. Le contrôleur, qui a repéré la touriste, lâche sans équivoque: «Mais qu’allez-vous faire là-bas? Il n’y a rien d’intéressant, et c’est horriblement humide!» Nous voilà avertis. Sauf que le point d’orgue de ce voyage ne se situe pas dans cette petite ville côtière, mais bien quelques kilomètres plus loin, dans la bourgade médiévale d’Alnwick. Les curieux y affluent pour deux raisons: voir le château où ont été tournés les premiers opus de la saga Harry Potter, et découvrir un des jardins les plus dangereux du monde, tous deux propriétés de la duchesse de Northumberland.

Une centaine de plantes mortelles

C’est là, au milieu d’un parc où fleurissent des milliers de roses au parfum odorant de framboises fraîches, d’immenses delphiniums, ou encore de pourpres penstemons, que se niche le Poison Garden, une collection de près de 100 plantes narcotiques ou toxiques. L’imposant portail noir, ornementé de deux têtes de mort, ne laisse que peu de place au doute: «These plants can kill», peut-on y lire en lettres blanches. De facto, ne rentre pas qui veut dans cet espace clos conçu en 2005 par les paysagistes belges Jacques et Peter Wirtz. Seul un jardinier expérimenté est habilité à accompagner de petits groupes pour une visite limitée à une vingtaine de minutes.

Attention à ne pas toucher les végétaux ou les sentir de trop près. Certains visiteurs se sont par exemple évanouis en raison de l’odeur putride diffusée par la jusquiame noire

A les voir ainsi parées de leurs plus beaux atours colorés, difficile de croire que ces plantes ont une réputation si sulfureuse. Mais notre guide particulier, le jardinier en chef Trevor Jones, nous met rapidement en garde: «Attention à ne pas toucher les végétaux ou les sentir de trop près. Certains visiteurs se sont par exemple évanouis en raison de l’odeur putride diffusée par la jusquiame noire, plante de la famille des solanacées aux fleurs jaunes délicates.»

Grande toxicité

Ce jardin d’un genre particulier rappelle qu’au Moyen Age et à la Renaissance, les plantes étaient une source régulièrement usitée pour se débarrasser des fâcheux. «La duchesse a été particulièrement influencée par la maison de Médicis, retrace le jardinier. Quand ceux-ci cherchaient à prendre l’ascendant sur quelqu’un, c’était souvent en le tuant. A ce dessein, les plantes étaient pratiques de part leur intraçabilité.»

Les explications de Trevor Jones dans notre diaporama commenté: Des herbes pour soigner et savourer

Parmi elles, la grande ciguë avec ses petites fleurs blanches en ombelles, dont la plus célèbre victime est le philosophe Socrate. De la famille des apiacées, cette plante parfois confondue avec le cerfeuil ou la carotte sauvage contient plusieurs alcaloïdes, présentant notamment de puissants effets psychoactifs. Trente à 50 grammes de ses jeunes feuilles ou quelques graines suffisent à anéantir un adulte.

Le pollen, connu pour créer des effets hallucinogènes, était grandement apprécié par les dames à l’ère victorienne, qui en mettaient dans leur thé

Plus loin, le regard est attiré par d’élégantes fleurs blanches. «Ce sont des brugmansias, ou trompettes des anges. On les surnomme ainsi à cause de leur forme mais aussi parce que, portées aux lèvres, elles font très rapidement voir des anges, l’entier de la plante étant très toxique, explique Trevor Jones. Les feuilles étaient traditionnellement utilisées pour plonger les gens dans le coma. Le pollen, connu pour créer des effets hallucinogènes, était grandement apprécié par les dames à l’ère victorienne, qui en mettaient dans leur thé.»

Considérée comme une espèce invasive en Europe, la berce du Caucase produit, quant à elle, des toxines phototoxiques pouvant provoquer, si l’on entre en contact avec la sève, des inflammations et des brûlures jusqu’au deuxième degré.

Du poison au médicament

Souvent présentes, en toute méconnaissance de cause, comme ornements dans les jardins domestiques, certaines plantes que l’on trouve au Poison Garden n’en sont pas moins utilisées par l’industrie pharmaceutique. Les baies noires de l’Atropa belladona, par exemple, sécrètent une substance potentiellement mortelle appelée atropine. Ce composé chimique est notamment prescrit en cas de troubles cardiaques ou de spasmes, mais est aussi utilisé comme collyre par les ophtalmologues pour dilater la pupille.

Les digitales, dont les feuilles produisent la digitaline, ont pour propriété de renforcer la contraction cardiaque, mais aussi de ralentir et régulariser les mouvements du cœur. Son indication tend toutefois à se restreindre. Ingérées par mégarde, quelques feuilles de cette plante peuvent conduire rapidement à la mort, précédée d’une série de symptômes peu ragoûtants. Enfin la grande pervenche, dont les petites fleurs violettes contiennent des alcaloïdes, fait partie de la composition de certaines chimiothérapies, de part son action sur la division cellulaire.

A vocation pédagogique, le Poison Garden devrait prochainement se parer d’une centaine de plantes supplémentaires. De quoi en apprendre encore davantage sur ces variétés aussi belles que dangereuses.


The Alnwick Garden, Denwick Lane, Alnwick, Northumberland, NE66 1YU, tél. 0044 1665 511 350, lu-di 10-18h en été.


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