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Au pôle Sud, la débâcle s’accélère 

En vingt-cinq ans, l’Antarctique a perdu près de 3000 milliards de tonnes de glace, renforçant de 7,6 millimètres l’élévation du niveau des mers. Dans un dossier spécial, la revue «Nature» projette un futur sombre pour le continent glacé

Si l’Arctique présente des signes sans équivoque du réchauffement climatique, les scientifiques peinent à interpréter ce qui se passe en Antarctique. Cette région très isolée renferme la plus grande réserve d’eau douce de la planète, assez pour hisser de 58 mètres le niveau des mers! Mais l’extrême variabilité de son climat masque les tendances à long terme, et notamment les effets du réchauffement, documentés dans une série de nouvelles études publiées par la revue Nature.

«Les deux pôles ont une géographie très différente, explique Valérie Masson-Delmotte, du Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement de Saclay en France, qui copréside le groupe de travail sur les bases physiques du changement climatique au sein du GIEC, le groupe d’experts de l’ONU. Au Nord, il s’agit d’un océan entouré de terres continentales, tandis qu’au Sud, c’est un continent géant entouré par un océan. C’est pour cela que les effets du réchauffement climatique y sont très différents.»

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Au nord, la calotte glaciaire du Groenland s’amenuise sans ambiguïté. Les sols de l’Arctique canadien et russe dégèlent; l’étendue moyenne de la banquise – de l’eau de mer gelée – a baissé de plus de 42% depuis 1979 en moyenne de fin d’été. En Antarctique, la banquise connaît une relative stabilité, tout comme la calotte glaciaire de l’est du continent. A l’ouest et dans la péninsule, en revanche, la calotte régresse de manière très nette. Un contraste qui a souvent été mis à profit par des climatosceptiques pour nier l’ampleur du réchauffement.

Fonte dans les zones côtières

Pourtant, à l’échelle du continent, le signal est très clair depuis le début des années 1990, confirme un groupe international dans Nature. En dépit des incertitudes de mesure, le continent perd de la glace de manière accélérée: plus de 2700 milliards de tonnes de glace depuis 1992. Alors que le rythme était – en moyenne – de 49 gigatonnes de glace par an entre 1992 et 1997, il a atteint 219 Gt/an entre 2012 et 2017. «Pour parvenir à cette conclusion, nous avons analysé 24 études portant sur cette région, menées avec différentes techniques, notamment l’altimétrie, qui repose sur des mesures de hauteur et volume, et la gravimétrie, basée sur des mesures de masse», explique le climatologue Andrew Shepherd de l’Université de Leeds en Grande-Bretagne, premier auteur de ces travaux.

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Contrairement au Groenland, «où la moitié de la perte de glace est liée à la fonte de surface», rappelle Julien Nicolas, de l’Université d’Etat de l’Ohio, cette fonte reste globalement négligeable à l’intérieur du continent blanc. Car il est si froid, -40 °C en moyenne, que les épisodes de fonte ne touchent que les régions côtières et en particulier la péninsule, où le réchauffement est le plus marqué. Cette région de faible altitude est sous l’influence des masses d’air réchauffées qui surplombent l’océan austral. A l’est de l’Antarctique, en revanche, l’air polaire est isolé par une altitude moyenne supérieure à 2500 mètres.

Un réchauffement non maîtrisé conduirait à une déstabilisation des glaces continentales de l’Antarctique, entraînant des conséquences à très long terme pour l’ensemble de la planète

Valérie Masson-Delmotte, du Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement de Saclay

Aussi gelée soit-elle, une calotte polaire se comporte comme un fluide qui s’écoule en suivant la pente naturelle, de l’intérieur des terres vers la mer. En Antarctique, la calotte se prolonge au-dessus de l’océan par de gigantesques langues glaciaires de plusieurs centaines de mètres d’épaisseur, qui ne contribuent pas à l’élévation du niveau des mers tant qu’elles restent attachées au continent. «On peut imaginer cela comme une bouteille de champagne couchée et bouchée par ces langues glaciaires», résume Valérie Masson-Delmotte.

Détachement de langues de glace

A l’est du continent, les bouchons résistent, notamment parce que le socle continental se trouve au-dessus de la mer. Mais à l’ouest, ce dernier se trouve sous le niveau de l’océan Austral, celui dont la température augmente le plus vite de tous. L’eau amaigrit les plaques par-dessous, tandis qu’elles peuvent être sapées, localement, par une fonte estivale en surface. En 2002, une langue de 3250 km2 – l’équivalent du canton de Vaud – s’est détachée de la péninsule avant de se disloquer. Non loin de là, une autre (de 44 200 km2!) commence à faiblir. La crainte est grande que la disparition de ces plaques ne déstabilise, de manière irréversible, la glace continentale en amont.

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Dans Nature, un petit groupe multidisciplinaire, dont fait partie Valérie Masson-Delmotte, propose une expérience de pensée qui nous projette en 2070, suivant deux scénarios: le premier, qui pèse le moins possible sur les ressources naturelles et contient la hausse de la température terrestre sous les 2 °C, décrit un Antarctique peu altéré qui n’entraînerait pas de bouleversements à l’échelle du globe.

Mais le second, un scénario du laisser-faire – qui repose sur des hypothèses scientifiques solides –, dessine une tout autre physionomie: «Un réchauffement non maîtrisé conduirait à une déstabilisation des glaces continentales de l’Antarctique, entraînant une accélération de la montée des mers et des conséquences à très long terme pour l’ensemble de la planète», souligne Valérie Masson-Delmotte. Une projection qui fait… froid dans le dos.

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