Exposition 

«Pôles – Feu la glace»: au royaume des neiges éternelles qui fondent

Le Muséum de Neuchâtel évoque le réchauffement climatique en recensant les merveilles de l’Arctique et de l’Antarctique et en évoquant l’avenir de ces écosystèmes. Une exposition passionnante

Dans le cube insonorisé, le noir est absolu. Un ressac, quelques cris d’oiseaux marins dessinent le paysage sonore du continent antarctique. Un grondement, comme un orage lointain, se fait entendre, et soudain le septième ange joue de la bétonnière. Il se produit un fracas identique à celui de l’étoile qui s’abîme dans la mer… C’est le bruit du glacier de l’Astrolabe qui se rompt, enregistré par le réalisateur Luc Jacquet. Effondrement, l’avant-dernière étape de Pôles – Feu la glace, fait entendre le grondement de la fin des temps.

Réalité démontrée, le réchauffement climatique sous-tend l’exposition annuelle du Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel. Avec finesse. Car il n’est pas question de rajouter une angoisse chiffrée à l’inquiétude générale, ni de minimiser les dangers qu’encourt la planète, mais d’interroger les bouleversements sous l’angle de la science, de l’émotion et de la société pour déterminer, peut-être, si l’anthropocène se joue à une échelle historique ou géologique.

Comme tous les habitants de la terre sont concernés par les dérèglements climatiques, le Muséum a sollicité leurs témoignages. Quelque 67 personnes ont exprimé leur «intime conviction» par le texte ou l’image. Des scientifiques, des plasticiens, des artistes (Patrick Chappatte), des personnalités politiques (Doris Leuthard), des gardiens de cabane, des techniciens audiovisuels, des capitaines au long cours, des écoliers, des retraités, tous embarqués sur un navire qui prend l’eau, tous solidaires. De leurs vœux, espérances et aspirations, on retiendra le jugement d’Eva, 11 ans, irréfutable: «Je crois au réchauffement climatique parce que le monde est vieux.» Ces témoignages sont proposés dans la dernière salle que des miroirs agrandissent à l’échelle du monde. Et chaque visiteur est invité à rajouter le sien.

Poulailler géant

Sous le parrainage du glaciologue Claude Lorius, avec la collaboration du Swiss Polar Institute, de GLOBE Suisse et de l’Institut des géosciences de l’environnement (Université Grenoble-Alpes), et sur une scénographie toujours inspirée d’Anne Ramseyer, l’exposition Pôles – Feu la glace commence par le b. a.-ba: rappeler la différence entre le pôle Nord (une mer gelée où musarde l’ours blanc) et le pôle Sud (un continent où foisonne le manchot).

Luc Jacquet consacre à son ami le manchot empereur un panorama saisissant. Ardemment glacial plonge dans une colonie de sphénisciformes, quelque 7000 individus qui se serrent les coudes à -50°C sous des vents à 200 km/h. «Il ne manque que l’odeur. Il faut imaginer celle d’un poulailler géant», sourit Ludovic Maggioni, directeur du Muséum. L’arsenal comportemental et physiologique de ces oiseaux vivant dans des conditions extrêmes est stupéfiant: avec quelque 15 plumes au centimètre carré et quatre couches de plumes rigides, ils basculent sur leurs talons pour réduire la surface du pied sur la glace et adoptent la tactique de la tortue pour se protéger du froid.

Derrière les amis des enfants, les pingouins et les ours, les régions glacées grouillent de vie. Les eaux de l’Antarctique regorgent d’organismes marins comme les pycnogonides ou les ophiures, sans compter les espèces qu’il reste à dénommer, tels ce cornichon rose ou ce Pokémon orangé.

Vanille-fraise

Le Muséum abrite même une machine à remonter le temps et son carburant: le «cracker», un assemblage de tuyaux, et une carotte de glace. Ce dispositif permet d’analyser les bulles d’air contenues dans le glaçon et d’en déterminer le taux de CO2. Avec 300 ppm (parties par million), ce taux est sorti une fois de la norme, il y a 300 000 ans; avec 408,02, le 22 août de cette année, il l’explose! La courbe ascendante rouge zigzague jusqu’à un Capharnaüm organisé où s’accumulent statistiques, rapports annuels du GIEC (1500 pages denses!), touches de fantaisie (Jon Snow de Game of Thrones accueillant des migrants climatiques derrière le Mur…). Le sound design est anxiogène: le vent mugit, des goélands gémissent, une horloge macabre décompte les minutes sur l’horloge de l’apocalypse jusqu’au glas final.

Du plafond de cette brocante ultime descend une tête d’autruche. Elle nous rappelle que nous sommes enfouis dans le sable, où elle se réfugie pour échapper aux dangers. Les clins d’œil ludiques ne manquent pas. Un reliquaire contenant les derniers fragments de glace fait face à des glaces qui fondent dans le registre vanille-fraise. Les marches d’escalier parlent, de -675 000 ans («Hiver sans fin») à 1850 («Là il fait vraiment trop chaud»). Le plafond goutte comme un glacier épuisé. Mais cette eau clapote dans un bassin dont le doux reflet, empreint de la beauté terrifiante des catastrophes, miroite sur la paroi comme une source d’inspiration poétique.

La visite se conclut dans un coin sombre. Projeté sur un carré de toile, un ours blanc trottine sans fin vers l’observateur. Sur son support fragile, cet animal menacé évoque l’avenir.


Pôles – Feu la glace, Neuchâtel, Muséum d’histoire naturelle. Jusqu’au 18 août 2019.

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