santé

Quand la pollution vient de l’intérieur

Les matériaux de construction de nos habitations émettent de nombreux polluants. Les conséquences sur la santé sont importantes, surtout chez les enfants

Quand la pollution vient de l’intérieur

Santé Les matériauxde constructionde nos habitations émettent de nombreux polluants

Les conséquences sur la santé sont importantes, surtout chez les enfants

La rentrée scolaire approche à grands pas, au grand dam de beaucoup d’enfants, qui vont sans doute envier deux bambins américains dont la maman a décidé de boycotter la reprise de l’école. Si la nouvelle a fait le tour des médias, c’est que la maman en question n’est autre que l’ancien mannequin Cindy Crawford. Sa décision, qui aurait pu passer pour un énième caprice de star, serait justifiée, selon l’ex-top model, par la pollution de l’air à l’intérieur de la Malibu High School. En cause, une concentration élevée de PCB (polychlorobiphényles), une molécule reconnue comme polluant majeur, cancérigène, et interdite aux Etats-Unis depuis la fin des années septante.

En Suisse, les PCB ont été utilisés jusqu’en 1975 dans les joints de dilatation des bâtiments et jusqu’en 1986 dans le matériel électrique, principalement les condensateurs, qui peuvent contenir jusqu’à 60 grammes d’huile de PCB. «Ces composés font partie de ce que nous considérons comme les «erreurs du passé» qu’il faut aujourd’hui prendre en charge, au même titre que le plomb ou l’amiante», relève Marcel Kohler, directeur du Service de toxicologie de l’environnement bâti (STEB) de l’Etat de Genève. Selon une estimation du STEB, la quantité de PCB stockée dans le parc immobilier suisse, uniquement dans les joints d’étanchéité, atteindrait les 100 tonnes.

Le STEB est un service unique en Suisse qui a pour mission de faire le pont entre les avancées des connaissances en toxicologie et les métiers de la construction. «Nous ne nous contentons pas de faire des mesures de polluants mais nous tentons de fournir des informations directement utilisables par les différents corps de métier du bâtiment, explique Marcel Kohler. Il y a déjà beaucoup de contraintes à respecter quand on bâtit un immeuble ou une maison, et pour l’instant la pollution intérieure n’est pas une priorité.»

Et pourtant le sujet préoccupe de plus en plus les autorités sanitaires, partout dans le monde. L’Agence nationale française de sécurité sanitaire estimait dans un rapport, publié en avril 2014, le coût socio-économique de la pollution de l’air intérieur à 19 milliards d’euros par an. «La loi stipule que notre mission en tant qu’Office fédéral de la santé publique (OFSP) est d’informer le public sur les risques sanitaires liés aux polluants que l’on trouve dans les bâtiments d’habitation, explique Roger Waeber, du Service des polluants de l’habitat. Les études épidémiologiques ont montré que les conséquences des substances polluantes sont nombreuses, et en Suisse nous estimons à 3700 par an les décès prématurés liés à cette pollution intérieure.»

Maux de tête, irritation des yeux, toux, asthme, allergies, etc.: les symptômes induits par les polluants d’intérieur sont nombreux, mais peu spécifiques. «Le problème avec ces produits est que l’intoxication est insidieuse, relève Marcel ­Kohler. Les causes sont multiples, et les effets à long terme, ce qui rend très difficile l’établissement d’une relation de causalité. Il est impossible de dire que c’est le traitement de surface de votre tapis qui a déclenché une affection respiratoire. Cela contribue beaucoup à la sous-estimation de cette problématique.» Il existe cependant un «syndrome du bâtiment malsain», raconte Claude-Alain Roulet, professeur émérite à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne et auteur du guide Eco-confort pour une maison saine (Ed. Presses polytechniques et universitaires romandes): «Ce syndrome est évoqué quand plus de 50% des habitants d’un bâtiment ressentent des symptômes qui s’améliorent systématiquement quand ils s’absentent. Dans toute ma carrière, je n’ai vu qu’un seul cas.»

Les constructions récentes sont exemptes du trio infernal plomb-amiante-PCB mais peuvent receler bien d’autres polluants: benzène, monoxyde de carbone (CO), composés organiques volatiles (COV), mais aussi moisissures. «En Suisse, environ 25% des logements seraient concernés par des problèmes d’humidité, rappelle Roger Waeber. Or les moisissures augmentent le risque de développer des maladies respiratoires.»

Les perturbateurs endocriniens, ces substances qui interfèrent avec les systèmes hormonaux, font également partie des polluants d’intérieur. «On en parle beaucoup moins que des sources alimentaires, constate Marcel Kohler. Pourtant certains composés contenant du brome (PBDE, polybromodiphényl­éthers), utilisés pour conférer aux textiles ou aux plastiques des propriétés anti-feu, sont connus pour être nocifs.» Contrairement aux COV, ces composés sont peu volatils, car très lourds. Mais ils se fixent aux poussières ambiantes. «Les enfants, surtout les plus jeunes, qui passent beaucoup de temps au sol, peuvent absorber des quantités importantes de PBDE», souligne Marcel Kohler. Or les enfants sont ­particulièrement sensibles aux perturbateurs endocriniens.

Une étude récente menée dans une centaine d’écoles primaires françaises a montré que 30% des écoliers étaient exposés à des niveaux de polluants supérieurs aux recommandations de l’Organisation mondiale de la santé. «Asthme et rhinites étaient plus fréquents chez les enfants les plus exposés», relève Isabella Annesi-Maesano, auteure de l’étude, qui insiste sur le rôle des polluants biologiques tels que les moisissures et les acariens. Une étude menée dans les 27 pays européens, en cours de publication, confirme ces résultats.

En Suisse, il n’existe pour l’instant aucune mesure spécifique pour les bâtiments accueillant des enfants. «Lorsque nous menons des campagnes de mesures, nous incluons cependant ces bâtiments en priorité», note Marcel Kohler. Le spécialiste souligne cependant que «les efforts doivent être menés de manière globale, car même s’ils y passent beaucoup de temps, l’école n’est pas le seul endroit où les enfants vivent et souvent le domicile peut être une source encore plus importante de pollution.»

Paradoxalement, si les consommateurs prennent conscience de l’importance du choix des matériaux employés dans leur logement et choisissent des produits d’entretien moins polluants, ils sont aussi de plus en plus nombreux à utiliser des parfums d’ambiance, bougies, spray et autres produits destinés à «désodoriser» leur intérieur. «Ces produits sont des sources de COV très importants, insiste Roger Waeber. Il faut donc éviter d’utiliser ce genre d’articles, surtout si la pièce n’est pas ventilée.»

Une ventilation adéquate et régulière est essentielle pour lutter contre la pollution intérieure. «Ouvrir les fenêtres est nécessaire mais cela ne suffit pas, prévient Roger Waeber. Il faut disposer d’un système de ventilation mécanique ou naturel adapté au bâtiment, et surtout l’entretenir.» Un point sur lequel beaucoup d’efforts seraient encore à faire en Suisse. «Une norme, SIA180, existe depuis 1999, mais elle n’est pas toujours bien appliquée, constate Claude-Alain Roulet. Une nouvelle version vient juste d’être publiée, il faut espérer que les architectes en tiendront compte.»

«La pollution intérieure n’est pas encore une priorité face aux autres contraintes liées

à la construction»

Publicité